Conversation à Innsbruck

Marguerite Yourcenar

Henri-Maximilien Ligre — Zénon !

Zénon — Vous êtes blessé ?

H-M L — Comme vous voyez. Puisque vous n'êtes pas encore au ciel des alchimistes, faites-moi l'aumône d'un peu de charpie et d'une goutte d'eau vulnéraire, à défaut d'eau de Jouvence.

Zénon — Je ne soigne plus personne… Pardonnez-moi, frère Henri, j'aime à revoir votre bonne figure. Mais je suis obligé de me garder des importuns.

H-M L — Qui n'a pas les siens ?

Zénon — Que faites vous dans cette ville ?

H-M L — J'y fais l'espion. Le sieur d'Estrosse m'a chargé ici d'une mission secrète au sujet des affaires de la Toscane ; le fait est qu'il guigne Sienne. Je suis supposé essayer de divers bains, ventouses et sinapismes d'Allemagne, et je fais ma cour au Nonce qui aime trop les Farnèse pour aimer les Médicis. Autant jouer à cela qu'au tarot de Bohême.

Zénon — Je connais le Nonce ; je suis un peu son médecin, un peu son souffleur ; il ne tiendrait qu'à moi de fondre son argent à mon petit feu de braises. Monseigneur fabrique de petits vers badins et choie exagérément ses pages. Si j'en avais le talent, j'aurais fort à gagner à me faire son entremetteur.

H-M L — Que fais-je ici, sinon m'entremettre ? Et c'est ce qu'ils font tous  : qui procure des femmes, ou autre chose, qui la justice et qui Dieu. Le plus honnête est encore celui qui vend de la chair et non des fumées. Mais je ne prends pas assez au sérieux les objets de mon petit négoce, ces villes déjà vendues dix fois, ces loyautés vérolées. Là où un amateur d'intrigues remplirait ses poches, je ramasse tout au plus mes frais de chevaux de poste et d'auberge. Nous mourrons pauvres.

Zénon — Amen… Asseyez-vous.

H-M L — Toujours le compagnon du feu, Zénon… Vous souvenez-vous des appréhensions du chanoine de Saint-Donatien ? Votre opuscule sur la nature du sang, que je n'ai point lu, a dû lui paraître plus digne d'un barbier que d'un philosophe ; et votre Traité du monde physique l'aura fait pleurer. Il vous exorciserait, si le malheur vous ramenait à Bruges.

Zénon — Il ferait pis. J'avais pourtant pris soin d'envelopper ma pensée de toutes les circonlocutions qui conviennent. J'avais mis ici une Majuscule, là un Nom. Il en est de ce verbiage comme de nos chemises et de nos chausses ; elles protègent celui qui les porte, et n'empêchent pas dessous d'être tranquillement nu.

H-M L — Elles empêchent. On n'est bien que libre, et cacher ses opinions est encore plus gênant que de couvrir sa peau.

Zénon — Ruses de guerre, capitaine ! Nous vivons là-dedans comme vous autres dans vos sapes et dans vos tranchées. On finit par tirer vanité d'un sous-entendu qui change tout, comme un signe négatif discrètement placé devant une somme ; on s'ingénie à faire çà et là d'un mot plus hardi l'équivalent d'un clin d'œil. Un tri s'opère de la sorte parmi nos lecteurs ; les sots nous croient ; d'autres sots, nous croyant plus sots qu'eux, nous quittent ; ceux qui restent se débrouillent dans ce labyrinthe, apprennent à sauter ou a contourner l'obstacle du mensonge.

H-M L — Vous vous exagérez l'hypocrisie des hommes. La plupart pensent trop peu pour penser double… Si étrange que cela soit, le Victorieux César Charles croit en ce moment qu'il veut la paix, et sa Majesté Très Chrétienne aussi.

Zénon — Ces plats raisonneurs portent aux nues leurs semblables et crient haro sur leurs contraires ; mais que nos pensées soient véritablement d'espèce différente, elles leurs échappent. On pourrait de la sorte se rendre invisible.

H-M L — Je ne vous comprends plus.

Zénon — Suis-je Servet, cet âne, pour risquer de me faire brûler à petit feu sur une place publique en l'honneur de je ne sais quelle interprétation d'un dogme, quand j'ai en train mes travaux sur les mouvements diastoliques et systolique du cœur, qui m'importe beaucoup plus ?

H-M L — Vos censeurs ne sont pas si bêtes. Ces Messieurs à Bâle et le Saint-Office à Rome vous entendent assez pour vous condamner. A leurs yeux, vous n'êtes qu'un athée.

Zénon — Ce qui n'est pas comme eux leur paraît contre eux.

H-M L — J'aime la science comme un autre, mais peut me chaut que le sang descende ou remonte la veine cave ; il me suffit de savoir qu'il refroidit quand on meurt. Et si la terre tourne …

Zénon — Elle tourne.

H-M L — Et si la terre tourne, je ne m'en soucie guère en ce moment où je marche dessus, et m'en soucierai moins encore quand j'y serai couché. Je prends mon Dieu et mon temps comme ils viennent. Je ne voudrais même pas me priver à mon lit de mort de me tourner si le cœur m'en dit vers Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Zénon — Vous êtes comme un homme qui consent volontiers à croire qu'il y a dans le réduit voisin une table et deux bancs, parce que peu lui importe.

H-M L — Frère Zénon, je vous retrouve maigre, harassé, hagard, et vêtu d'une souquenille dont mon valet ne voudrait pas. Vaut-il la peine de s'évertuer durant vingt ans pour arriver au doute, qui pousse de lui-même dans toutes les têtes bien faîtes ?

Zénon — Vos doutes et votre foi sont des bulles d'air à la surface, mais la vérité qui se dépose en nous comme le sel dans la cornue est en deçà de l'explication et de la forme, trop chaude ou trop froide pour la bouche humaine, trop subtile pour la lettre écrite, et plus précieuse qu'elle.

H-M L — Plus précieuse que l'Auguste Syllabe ?

Zénon — Oui.

H-M L — Racontez-moi plutôt vos voyages.

Zénon — Pourquoi ? On me prête des voyages que je n'ai point faits ; je m'en suis prêté à moi-même par subterfuge, et pour être tranquillement ailleurs que l'on me croit. Ce n'est pas trop de toute une vie pour confronter l'un par l'autre ce monde où nous sommes et ce monde qui est nous.

H-M L — Il y a des jours, en relisant mon Plutarque, où je me suis dit qu'il était trop tard, et que l'homme et le monde ont été.

Zénon — Mirage, votre Plutarque m'apprend qu'Héphestion s'entêtait à manger les jours de diète et qu'Alexandre buvait comme un soudard d'Allemagne. Peu de bipèdes depuis Adam ont mérité le nom d'homme.

H-M L — Vous êtes médecin.

Zénon — Oui, entre autres choses.

H-M L — Je m'imagine qu'on se lasse de recoudre les hommes. N'êtes vous pas fatigué de vous relever la nuit pour soigner cette pauvre engeance ?

Zénon — Le pire ou le plus sot de nos patients nous instruisent encore, et leurs sanies ne sont pas plus infectes que celles d'un habile homme ou d'un juste. Chaque nuit passée au chevet d'un quidam malade me replaçait en face de questions laissées sans réponses. Je m'irritais que l'homme parlât de chasteté avant d'avoir démonté la machine du sexe, ou d'enfer avant d'avoir questionné de plus près la mort.

H-M L — Je connais la mort. Entre le coup d'arquebuse qui me jeta bas à Cérisoles et la rasade d'eau-de-vie qui me ressuscita, il y a un trou noir. Sans la gourde du sergent je serais encore dans ce trou-là.

Zénon — Je vous l'accorde, bien qu'il y ait fort à dire en faveur de la notion d'immortalité, comme aussi contre elle. Ce qui est retiré aux morts, c'est d'abord le mouvement, puis la chaleur, ensuite la forme  : seraient-ce le mouvement et la forme de l'âme, eux aussi, mais non sa substance, qui s'abolissent dans la mort ?… J'étais à Bâle, à l'époque de la peste noire…

H-M L — Moi je vivais à Rome, et la peste m'a saisi dans la maison d'une courtisane.

Zénon — Un laid soir à Bâle, je trouvais dans ma chambre mon serviteur atteint du fléau. Prisez-vous la beauté, frère Henri ?

H-M L — Oui, féminine…

Zénon — Moi, je goûte par-dessus tout ce plaisir un peu plus secret qu'un autre, ce corps semblable au mien qui reflète mon délice. J'habitais ce printemps-là une chambre d'auberge au bord du Rhin, on n'y percevait à peine le son de la viole qu'Aleï mon serviteur jouait quand j'étais las. Mais Aleï ne m'attendait pas ce soir-là. Dès le seuil, une fétidité m'avertit, et ces efforts de la bouche d'Aleï aspirant et revomissant l'eau que le gosier n'avale plus, et ce sang qu'éjaculent les poumons malades. Il faut chérir quelqu'un pour s'apercevoir qu'il est scandaleux que la créature meure… Mon métier me parut vain, ce qui est presque aussi absurde que de le croire sublime. Je me promis cette nuit-là de ne plus soigner personne.

H-M L — Mais vous traitez la goutte du Nonce, et voici sur ma joue votre charpie et votre emplâtre.

Zénon — Six mois ont passé. La curiosité renaît, et celle de secourir, s'il se peut, les compagnons engagés avec nous dans cette étrange aventure. La vision de la nuit noire est derrière moi. À force de ne parler à personne de ces choses, on les oublie.

H-M L — Votre humeur se gagne, votre récit me dispose à remâcher ma vie. Je ne me plaint point ; mais tout diffère de ce que j'avais cru. Je sais que je n'ai pas l'étoffe d'un grand capitaine. Mes poèmes ne méritent pas de survivre au papier sur lequel mon libraire les imprime à mes frais. Mais quand je vois combien peu de gens lisent l'Iliade d'Homère, je prends plus gaiement mon parti d'être peu lu. Des dames m'ont aimé ; mais c'était rarement celles pour l'amour desquelles j'eusse donné ma vie… Il m'arrive de regretter de n'avoir pas engendré d'enfants légitimes, mais je ne voudrais pas de mes neveux pour fils. Frère, il y a dans presque toutes les choses terrestres je ne sais quelle lie ou quel déboire qui vous en dégoûtent. La philosophie n'est pas mon fait, mais je me dis qu'il doit exister ailleurs je ne sais quoi de plus parfait que nous-même, un Bien dont la présence nous confond et dont nous ne supportons pas l'absence.

Zénon — Je me dis souvent que rien au monde, sauf un ordre éternel ou une bizarre velléité de la matière à faire mieux qu'elle-même, n'explique pourquoi je m'efforce chaque jour de penser un peu plus clairement que la veille… Loué sois-je ! Je ne cesserai jamais de m'émerveiller que cette chair soutenue par ses vertèbres, ce tronc joint à la tête par l'isthme du cou et disposant autour de lui symétriquement ses membres, contiennent et peut-être produisent un esprit qui tire parti de mes yeux pour voir et de mes mouvement pour palper… J'en sais les limites, et que le temps lui manquera pour aller plus loin, et la force, si par hasard lui était accordé le temps. Mais il est, et, en ce moment, il est celui qui Est. Je sais qu'il se trompe, erre, interprète souvent à tort les leçons que lui dispense le monde, mais je sais aussi qu'il a en lui de quoi connaître et parfois rectifier ses propres erreurs. Je mourrai un peu moins sot que je ne suis né.

H-M L — Voilà qui va bien. Mais le bruit public vous prête une réussite plus solide. Vous faites de l'or.

Zénon — Non, mais d'autres en feront. C'est affaire de temps et d'outils adéquats pour mener à bien l'expérience. Qu'est-ce que quelques siècles ?

H-M L — Fort longtemps.

Zénon — Faire de l'or sera peut-être aussi facile que souffler du verre. J'enrage quand je pense que l'invention humaine s'est arrêtée depuis la première roue, le premier tour, la première forge. Riemer à Rastisbonne croit que l'étude des lois de l'équilibre permettrait de construire pour la guerre et la paix des chars allant dans l'air et nageant sous l'eau. Votre poudre à canon qui relègue au rang de jeux d'enfants les exploits d'Alexandre est née ainsi des cogitations d'une cervelle…

H-M L — Halte-là. Quand nos pères ont mis le feu à la mèche pour la première fois, on eût pu croire que cette bruyante trouvaille allait abréger les combats faute de combattants. Il n'en est rien, Dieu merci ! On tue davantage et mes soudards manient l'arquebuse au lieu de l'arbalète. Mais le vieux courage, la vieille ruse, la vieille discipline et la vieille insubordination sont ce qu'ils étaient, et avec eux l'art d'avancer, de reculer, ou de rester sur place, de faire peur, et de paraître n'avoir pas peur. Nous continuons comme autrefois à nous traîner au cul des maîtres.

Zénon — Il y a longtemps que je sais qu'une once d'inertie pèse plus qu'un boisseau de sagesse. Et cependant, frère Henri, je connais çà et là dans divers coins de la terre cinq ou six gueux plus fous, plus démunis et plus suspects que moi, et qui rêvent en secret d'une puissance plus terrible que n'en détiendra jamais le César Charles. Si Archimède avait eu un point d'appui, il aurait pu non seulement soulever le monde, mais le faire retomber à l'abîme comme une coquille brisée… Quand je vois jusqu'où nos spéculations nous entraînent, frère Henri, je suis moins surpris qu'on nous brûle. J'ai eu vent que les poursuites causées par mes prognostications reprennent de plus belle. Rien n'est encore décidé contre moi, mais les jours qui viennent promettent des alertes. Je couche rarement dans cette forge. Sortons ensemble, mais si vous craignez le coup d'œil de certains curieux, vous feriez sagement en vous séparant de moi sur le seuil.

H-M L — Pour qui me prenez-vous ?… Je suis à court d'espèces. Si pourtant, eu égard à vos présentes difficultés…

Zénon — Non, frère… En cas de danger, le Nonce me fournira l'argent pour plier bagage. Gardez vos quibus pour pallier vos propres maux.

H-M L — Où passerez-vous la nuit ?

Zénon — Je ne sais encore… Je vais en attendant rentrer dans cette chapelle où se célébre une neuvaine.

H-M L — Qu'allez-vous faire parmi ces cagots ?

Zénon — Ne vous l'ai-je point déjà expliqué ? Me rendre invisible…

 

Marguerite Yourcenar, in L'oeuvre au noir

 

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