Tu es marquée

« Tu es marquée. Ne cherche plus à fuir. Certaines facilités sont des leurres. Ni ta mauvaise foi ni ton ironie ne peuvent remplacer la force. La chiennerie devenue ta possibilité, de quelle façon que tu lui veuilles échapper, te retrouve. Non que tu sois liée par le plaisir. Mais tu ne peux qu’aller, ouverte, heureuse, au-devant du pire. Ce qui mène au-delà de la pauvreté des heures, les tristesses qui firent de ta vie la limite de la mort, ne peuvent laisser l’esprit vacant. Tu ne redescendras plus, même le voulant.

Ne t’y trompe pas : cette morale que tu écoutes, que j’enseigne, est la plus difficile, elle ne laisse attendre ni sommeil ni satisfaction.

Je te demande la pureté de l’enfer – ou, si tu préfères, de l’enfant : il ne sera pas fait de promesse en échange et nulle obligation ne te liera. Tu entendras, venant de toi-même, une voix qui mène à ton destin : c’est la voix du désir et non celle d’êtres désirables.

Le plaisir, à la vérité, n’importe guère. Il est reçu comme un surcroît. Le plaisir ou la joie, l’alleluiah insensé de la peur, est le signe d’une étendue où le coeur se désarme. Dans cet au-delà à demi lunaire, où chaque élément est rongé, les roses humides de pluie s’éclairent de lumière d’orage…

Je revois l’inconnue masquée dont l’angoisse retirait la robe au bordel, visage dissimulé, le corps nu : le manteau, la robe et le linge épars sur le tapis.

C’est pour accéder à cette région de rêve que nous nous servons du tremplin du plaisir. Et sans doute le plaisir n’est trouvé qu’à la condition de ruiner les dispositions reçues, d’ordonner un monde affreux. Mais la réciproque est entière. Nous ne trouverions pas l’éclairage malheureux sous lequel la vérité se dévoile si le plaisir n’assurait pas nos insoutenables démarches.

Ton affaire en ce monde n’est ni d’assurer le salut d’une âme assoiffée de paix, ni de procurer à ton corps les avantages de l’argent. Ton affaire est la quête d’un inconnaissable destin. C’est pour cela que tu dois lutter dans la haine des limites – qu’oppose à la liberté le système des convenances. C’est pour cela que tu devras t’armer d’un secret orgueil et d’une insurmontable volonté. Les avantages que t’a donnés la chance – ta beauté, ton éclat et l’emportement de ta vie – sont nécessaires à ta déchirure.
Bien entendu, ce témoignage ne sera pas révélé vraiment : la lumière émanant de toi ressemblera à celle de la lune éclairant la campagne endormie. Toutefois, la misère de ta nudité et la transe de ton corps énervé d’être nu suffiront à ruiner l’image d’un destin limité des êtres. De même que la foudre qui tombe ouvre sa vérité à ceux qu’elle touche : la morte éternelle, révélée dans la douceur de la chair, atteindra de rares élus. Avec toi ces élus entreront dans la nuit où se perdent les choses humaines : car seule l’immensité des ténèbres dissimule, à l’abri des servitudes du jour, une lumière d’éclat aussi fulgurant. Ainsi dans l’alleluiah de la nudité, n’es-tu pas encore au sommet où se révèlera l’entière vérité. Au-delà de transports malades, tu devras rire encore, entrant dans l’ombre de la mort. A ce moment se résoudront en toi et se détacheront ces liens qui obligent l’être à la solidité : et je ne sais si tu devras pleurer ou rire, découvrant dans le ciel tes innombrables soeurs… »

Georges Bataille, L’Alleluiah, 1947