Du bon usage du « je t'aime »

C'est une évidence : parler d'amour participe du merveilleux et peut-être, du bonheur ; discourir sur l'amour, en revanche, est d'emblée dérisoire.

Prenez le mot Amour, interrogez-le : déjà il est impuissant à traduire les secrets de ce qui fait que deux êtres s'aiment ; impuissant à seulement décrire la manière dont ils vivent, l'un avec l'autre, cette relation particulière et unique, ne se réduisant à aucune de celles qu'éclairent et codifient si bien, d'ordinaire, les diverses branches du savoir humain.

Aussi, quand on « voit » deux personnes qui s'aiment, donc quand on « voit » l'Amour, on ne peut que dire ceci : que ça aime. Platitude et fadeur. Et peut-être même existe-t-il derrière la banalité du constat, ce que confusément nous pressentons comme un risque d'erreur et dont justement nous voudrions nous préserver. Parce que « ça aime » est proféré de l’extérieur, à partir d'un regard quasi clinique, le nôtre, qui se sert d'un arsenal de symptômes pour établir son diagnostic, et nul n'ignore que la validité des symptômes en question est rien moins qu'arbitraire. Puisque d'une part leur liste se modifie au cours du temps — il en va des symptômes de l'amour comme de ceux de la mort : ils sont soumis à un constant remaniement, et que d'autre part, cette liste est par essence infinie — nous n'en finirons jamais de répertorier les signes de l'amour. Du coup, le « ça aime » pourrait bien être une fausse appréciation.

Bref, cela pour prévenir et répéter que discourir sur l'amour est toujours dérisoire. Je m'en tiens à cette certitude. Et pourtant, je vais malgré tout continuer d'écrire ce texte sur... l'amour. A chacun ses pièges et ses perversions.

Quelques mots, d'abord, pour exposer brièvement les raisons qui m'ont amené à questionner le « je t'aime ».

Il est un fait que cette « phrase-mot » (pour reprendre la belle expression proposée par Roland Barthes (1) est d'apparence assez terne. Trop floue, trop vague, un rien confuse, elle semble devoir clore définitivement tout échange amoureux. Après elle, on ne peut rien ajouter de plus qui ne soit immédiatement de l'ordre de la redondance ou du bégaiement. Inlassable répétition de la même chose. A moins de satisfaire au jeu enfantin de l'effeuillage de la marguerite et d'aligner, derrière le « je t'aime », l'échelle des nuances, qui se voudrait aussi, en raccourci, le texte-type de l'éternel roman d'amour (ou son cercle vicieux) : je veux parler, bien sûr, du fameux chapelet des aveux abandonnés au hasard : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Enoncé réversible en : il (ou elle) m'aime, un peu, beaucoup, etc. Le degré d'amour éprouvé (ou dont on est l'objet), étant déterminé par le nombre de pétales de la fleur, puisque c'est le dernier, on le sait, qui livre la clé du mystère.

Donc « je t'aime » est une formule plate.

Pire : elle est même vide de sens. Car, que l'on y réfléchisse une seconde : qu'est-ce qui se raconte en trois mots ? Soit mon amour pour toi. Mais si je dois le préciser exactement, lui donner sa teneur en réalité, je me heurterai aussitôt à mon incapacité à l'exprimer tel que je l'éprouve, dans sa profusion et sa surabondance. A la lettre : je manquerai de mots pour le dire. L'excès de sens conduit à l'inexprimable, par conséquent au nul et au rien. Et le « je t'aime » ne pourra rien dire de ce que je voudrais tant te dire.

Soit alors mon désir de toi. Seulement désir n'est pas amour. Là, je me livre à un travestissement. Je déguise. En connaissance de cause ou non ? Cela, en fait, n'a que peu d'importance. Ce qui compte, c'est le déplacement que j'opère, mettant un mot à la place d'un autre. Parce qu'ainsi j'invalide mon aveu, je le prive de son vrai sens. Je dis l'amour, quand je ressens désir ; je truque les cartes, je fais fausse donne, par peur de faire fausse route ; j'abandonne le sens du désir et je dépose l'amour en ses lieux et places... pour ne pas rester silencieux, mais aussi parce que je sais que les mots que je prononce ne veulent rien dire de ce que j'ai à te dire.

Voilà le « je t'aime » reconnu, tel qu'il est : une formule vide et plate. C'est cela qui m'a intrigué au départ et m'a donné envie d'en évaluer un peu mieux le poids réel.

En effet, si le « je t'aime » n'est qu'un leurre, un parasite sonore plaqué sur le silence qui devrait traduire mon impuissance à dire ce que j'ai à dire, ou encore s'il n'est qu'un faux témoignage, destiné à parler de mon désir sans le dire, bref s'il se réduit à un simple truc de langage, questions : pourquoi est-il toujours actif dans les déclarations d'amour, pourquoi demeure-t-il la promesse nécessaire qui scelle le lien d'amour, pourquoi enfin est­il toujours en usage dans notre langue et sert-il encore de ponctuation obligée aux échanges affectifs que l'on estime « forts » ?

Ce n'est pas fini. Une seconde raison est venue conforter mon opinion qu'il fallait revoir le « je t'aime ». Ce fut une lecture. Celle de Roland Barthes : Fragments d'un discours amoureux. Livre saisissant, dont la moindre valeur a été de rendre goût à une saveur dépréciée : le sentiment. Barthes consacre un fragment entier à l'analyse du « je t'aime ». Texte ambigu, dont j'extrais un court passage. « Passé le premier aveu — écrit-il —, 'je t'aime' ne veut plus rien dire ; il ne fait que reprendre d'une façon énigmatique, tant elle paraît vide, l'ancien message (qui peut-être n'est pas passé par ces mots). Je le répète hors de toute pertinence ; il sort du langage, il divague, où ? » (2).

Soit. Le « je t'aime » n'est décidément qu'une affaire de surfaces. Jamais là où l'on voudrait qu'il instaure une profondeur — et notamment la profondeur d'un sentiment. Formule sans cesse à côté de ses pompes, à côté de ce qu'elle doit révéler, signaler à son auditeur. Autrement dit, une formule faite pour assourdir, pour empêcher l'autre d'entendre le vrai message à transmettre, dont la teneur pourrait être cette fois — pourquoi pas ? — : « je ne t'aime plus, mais... j'ai pris l'habitude de ta présence et je veux que tu restes auprès de moi... j'éprouve encore quelques tendresses... je te désire... j’ai peur de la solitude... » Ou, plus simplement : « Je ne t'aime plus comme lors de mon premier aveu, mais je t'aime encore, autrement, différemment, ni plus ni moins, je t'aime d'un autre amour... » Ce qui reviendrait à un « je ne t'aime plus, mais je t'aime quand même », puisque tout se joue autour des variations, introduites par moi, et moi seul, dans le verbe aimer. Donc, avec le « je t'aime », je suis confronté à une formule baladeuse, indexée sur un sens avec lequel elle ne coïncidera jamais plus dès lors qu'elle aura été proférée une fois.

Je me sens dupé, coincé : à aucun moment mon « je t'aime » ne parvient à rendre compte des modifications internes du régime de mon économie affective. Et Barthes continue : « Le mot (la phrase-mot) n'a de sens qu'au moment où je le prononce ; il n'y a en lui aucune autre information que son dire immédiat : nulle réserve, nul magasin de sens » (3).

Une remarque intéressante. De fait Barthes nous ramène à la question du sens, et pas de n'importe quelle manière. « Je t'aime » est vide, mais il récupère sans cesse du sens. Un paradoxe ? Non. L'idée est que la formule gagne du sens chaque fois qu'elle est prononcée. Un sens que je suis seul à connaitre, que je suis peut-être aussi seul habilité à lui insuffler.

Par conséquent la formule, telle quelle, « passé le premier aveu », n'est plus informative, du moins n'est plus agent de transmission : ce qu'elle dit de moi n'est pas compris par l'autre. En la répétant, je la décroche de son réservoir convenu de sens (généralement celui du dictionnaire), et je la connecte, au coup par coup, selon mes états intérieurs, à l'imprévisible mouvement de mon devenir sentimental.

Valeur nulle, alors, de la formule pour l'autre. Elle s'adresse à lui, mais elle ne lui dit définitivement rien. Ce qui revient à admettre que c'est à l'autre de faire dire au « je t'aime » ce qu'il désire entendre.

Donc cette « phrase-mot » n'est pas, comme on l'a trop vite convenu, destinée à l'échange : elle n'est pas un point de rencontre entre deux êtres. Elle serait plutôt leur point de séparation, voire l'espace de leur malentendu, l'aveu de leur impossible coïncidence.

Tout est loin d'être résolu. Si le « je t'aime » n'est pas une confidence, un aveu ou un récit, qui soit audible à la fois pour celui qui parle et celui qui écoute, qu'en est-il de son usage ? En clair : à quoi ça sert de le dire, si ça n'est pas pour transporter du sens ?

Je donne la réponse sens attendre : le « je t'aime » est un système de production de pouvoir. La formule entre dans une stratégie de conquête et d'asservissement de l'autre. Coup de poker ou coup de force, comme on voudra. Dans tous les cas ça vise à prendre barre sur l'autre, à la coincer dans les mailles subtiles de la fascination. Cela, c'est ce qui apparaît dans une première série d'usages.

La culpabilisation

Curieux : on a généralement tendance à considérer le « je t'aime » comme une mise en position de faiblesse. A n'y voir que le discours d'une soumission et d'une servitude volontaires, « je t'aime » équivaut à : « je m'offre à ta loi », « je m'annule en tant que sujet libre pour me fondre en toi ».

Or, qu'est-ce qui se produit concrètement et simultanément, quand j'annonce que je t'aime ?

Un phénomène si simple, qu'on ne le relève pas. Je reconnais, en moi, l'existence de l'état amoureux. En quelque sorte, une nouveauté. Je note une rupture brutale dans le déploiement habituel de mon être. Mon ordre intérieur est soudain bouleversé. Voilà que l'harmonie qui régissait précédemment mon être éclate littéralement, que tout ce qui valait auparavant — aussi bien la raison que la volonté — défaille et introduit un déséquilibre. Rien ne va plus.

Ecoutez Phèdre raconter ses premières « impressions » quand elle vit le jeune Hippolyte : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;/ Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;/ Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;/ Je semis roue mon corps et transir et brûler » (4). Ou bien, lisez au hasard l'une des lettres que Madame de Rênal écrivait à Julien. « Dis-lui que je t'aime, mais non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu ; que dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois. » (5).

Qu'est-ce qui se passe dans les deux cas, tant avec Phèdre qu'avec Mme de Rênal ? La première l'énonce par le détail. Il y a, dit-elle, quelque chose en moi qui s'est brisé, « un trouble dans mon âme », qui se traduit par un trouble physique. A la lettre, ça ne fonctionne plus comme avant, je suis devenue une autre, il y a eu interruption du cours ordinaire de ma vie. Et c'est toi qui en es la cause, c'est-à-dire, sans beaucoup forcer les mots : c'est toi qui en es responsable.

Suprême perversité : le même mouvement qui sert à constater l'état intérieur, à le définir comme troublé, sert aussi à construire une image de l'amour. Il le faut bien, d'ailleurs, puisque c'est lui le trublion. L'amour qui, d'emblée, reçoit tous les signes du mal, du malheur, de la souffrance. Regardez bien Phèdre, tremblante, rougissante, pantelante, paralysée, aveuglée : parce que l’amour est une maladie. Pire : un mal-à-dire.

Quant à Mme de Rênal, ses explications sont plus claires encore. Depuis qu'elle connaît Julien, elle est devenue folle. Pas une heure du jour qu'elle ne s'en fasse la confidence, pas un jour non plus qui ne fasse surenchère sur la folie de la veille. L'amour est une lésion de la raison. Ce que confirme Phèdre, à son tour, comme en écho : « J'aime (confie­t-elle à Hippolyte). Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,/Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même ;/ Ni que du fol amour qui trouble ma raison/ Ma lâche complaisance ait nourri le poison ». (6),

On n'en sortira pas : « je t'aime » témoigne. Témoigne d'un désordre radical subi par le sujet qui l'exprime. A la neutralité ou au calme de la vie avant l’amour, succède l'irrépressible fracture du mal d'amour. Là, exactement là, se pointe la culpabilité. Car Phèdre, comme Mme de Rênal n'y sont pour rien dans ce qui leur arrive. Elles subissent, elles se contentent d'enregistrer, d'être envahies, d'être dépossédées d'elles-mêmes, contre leur volonté. Alors, la faute à qui ? Aux autres, évidemment, à ceux qui sont aimés, à toi donc. La faute à Hippolyte, parce qu'il est trop semblable à son père ; à Julien, parce qu'il est jeune, brillant, cultivé. Dans tous les cas, la faute à toi parce que tu es toi.

De la responsabilité à la faute il n'y a qu'un pas, que je franchis pour te produire comme entité coupable. Non « je t'aime » le prouve et, sèchement, exhibe devant ton regard le résultat de ton œuvre : mon amour, mon mal, mon bonheur catastrophe. A toi de jouer maintenant, la balle est dans ton camp. Que vas-tu faire ? Que peux-tu faire ? Sinon m'aimer, ou au moins me laisser t'aimer.

Parce que tu sais que mon amour sera souffrance extrême s'il n'obtient, ne serait-ce que ta neutralité bienveillante, s'il s'épuise de n'être pas partagé, bref s'il ne reçoit pas l'assurance d'un laisser faire ou d'une tolérance de ta part. Parce que tu sais aussi que la souffrance cache plus encore qu'elle ne le dit, que si elle signale l'amour, ce qui la signale, elle, c'est la mort, tapie derrière l'horizon. On connait la lente décomposition qui guette l'être aimant sans espoir. Les métaphores qui souvent accompagnent les descriptions de la passion, l'expriment parfaitement : on parle de dévorer, consumer, ronger...

Ainsi, il y a spectacle : disant « je t'aime », je me mets au supplice et te fais mon bourreau, presque mon assassin. Pourras-tu alors rester indifférent sans risquer le remords ? Piégé. Tu es piégé. Je t'aime, donc tu dois te laisser aimer. A défaut de m'aimer. A mon tour désormais de t'enseigner mes tours : ici, la loi de mon amour. Et je gagne, puisque tu vas t'y soumettre.

La fascination

Ce que je viens d'écrire pourrait déjà se dériver vers la fascination. Nietzsche a rédigé de superbes pages dans la Généalogie de la morale, dressant l'inventaire des jouissances nées alentour des corps souffrants, parmi les spectateurs. Il parlait à leur propos de fascination ; fascination du mal de l'autre, de l'esthétique du supplice, fascination de soi-même dans la douleur de l'autre. Je n'y reviens pas.

Mais le « je t'aime » à lui seul, est fascinant. C'est-à-dire qu'il fige, paralyse et bloque. Prenez les Troubadours (7). Inquiétants personnages, dont on n'a pas assez dénoncé les travers : ce sont eux, savez-vous, qui ont inventé le mode guerrier de l'amour, qui ont fait de la femme une citadelle à conquérir. Ce sont eux, encore, qui ont mis au point cette stratégie de la fascination. Manières d'approches par « je t'aime » successifs, cercles qui progressivement se concentrent autour de leur « victime », l'enserrent jusqu'à bientôt ne plus lui laisser d'autre issue pour se libérer que de tomber amoureuse à son tour.

Donc les troubadours. On se réfère généralement à eux en inversant les signes : on les désigne comme véritables victimes. Ne doivent-ils pas, en effet, satisfaire à nombre d'épreuves avant d’espérer gagner le cœur de la belle qu'ils convoitent ? Épreuves draconiennes, ont les principales sont : le baiser ; le don de l'anneau ; la contemplation de la dame nue ; l'Asag (l'Essai) ; l'échange des cœurs.

Étrange façon de réécrire l'histoire. Les troubadours victimes ? Allons donc ! Qui invente les épreuves ? Qui en augmente la liste, eu point de la rendre presque infinie ? Les troubadours, personne d'autre. Et en tout cas, pas celles aux pieds desquelles ils soupirent. Lisez les poèmes de Guillaume IX d'Aquitaine. Il est l'un des premiers à fixer la tradition du soupir, l'un des premiers surtout à parer le « je t'aime » des pouvoirs du serpent. Chaque épreuve est un « je t'aime » réitéré, une étape vers l'asservissement de la femme désirée.

On a longtemps voulu ignorer le problème essentiel de l'amour courtois. A savoir : que l'aventure mettait en scène trois personnages : la femme, le mari, le troubadour ; que le milieu culturel était celui d'une forte religiosité, où l'adultère était violemment condamné ; que la période précédente (VIIIe et IXe siècles) avait peu considéré l'art amoureux. Or, à peu près tout du travail de la fascination se comprend à partir de ces trois données. Il est une règle d'or, pour le troubadour, d'aimer une femme mariée, impérativement de condition sociale supérieure à la sienne. Le voilà à l'œuvre. Surprise, puis dilemme côté femme. « Je suis aimée ! » Émois et rêveries. La découverte est de poids. Surprenante pour une femme installée, insérée dans une vie sereine, à tel point qu'elle avait oublié cette affaire de l'amour. Et le jouvenceau apparait, « je t'aime » aux lèvres.

Mais le dilemme se fait alors drame et inquiétude. Drame : la présence du mari (qui, même absent pour cause de guerre ou de voyage, hante les lieux familiaux). Inquiétude : est-ce bien vrai qu'on m'aime ? Autrement formulé : suis-je donc encore aimable ? Néanmoins, dans ce déchirement de l'âme, on devine les premiers frissons de l'adultère.

Le troubadour insiste : « je t'aime » répète-t-il, « et je t'en donne la preuve : je suis prêt à attendre, pour te gagner, le temps qu'il faudra ». Dès lors le processus est mis en branle : les « épreuves » s'imposent. Chacune sera un « je t'aime » renforcé, une surenchère sur celui qui aura précédé. La femme qui a écouté le premier ne peut plus reculer : c'est elle maintenant qui se pique au jeu, qui entretient les épreuves, qui apprend à les gérer et, bientôt, va se les approprier. Au bout, le piège se referme. Comment ne pas entrer dans un système de comparaison, éviter l'inéluctable confrontation entre l'état marital, d'où l'amour semble singulièrement absent, et l'état d'adultère, où semble couver la passion ? Comment ne pas aimer être aimé ? Comment ne pas réclamer sur soi ce qui se propose d'être un éternel regard d'amour ?

Vous voulez connaitre le secret de la fascination ? Ce n'est pas la proie qui est fascinée par ce qu'elle voit, paralysée par ce qui envahit son regard ; elle est fascinée parce qu'elle se sait vue. Que croyez-vous que fasse le séducteur, sinon montrer qu'il voit, d'une certaine manière, c'est-­à-dire avec les yeux du désir ? Et la proie consentante se laisse asservir. Pour que jamais ne se détourne ce regard qui vient à peine de l'arracher au néant.

Je parlais tout à l'heure de stratégie de culpabilisation ou de fascination : ça vise la même chose, ça veut plier le sujet aimé à la loi, ça l'entraine dans un inéluctable mouvement d'abandon de soi, ça tisse une toile invisible de contraintes, de devoirs et de dettes. Fréquemment, on entend dire que l'amour est un système d'échanges, qu'il institue un mode particulier de circulation des énergies qui s'ouvrirait idéalement sur une fusion. Voire ! L'échange, s’il s’effectue, est d’ordre très inégal et dépend des places où l’on se tient : celui qui aime joue dans le semblant, il use de leurres, fait comme s’il donnait, s’offrait, et en fait il retient son être, le maîtrise, pour mieux prendre l’autre au jeu de la passivation. Le « je t’aime » ainsi vu ? Une proposition perverse : je t’aime donc tu dois m’aimer (sinon, te laisser aimer et satisfaire aux exigences de mon amour). Une proposition de malaise.

Il y a une seconde série d’usages du « je t’aime », plus discrète, me semble-t-­il, plus souterraine, plus égoïste et plus narcissique, que je qualifierai de stratégie d'existence. Manière de se faire exister soi-même, de sentir l'épaisseur de son être sur le dos des autres. Un Cogito nouvelle formule, plus sérieux d'ailleurs que celui de Descartes, puisqu'il nouera ma conscience d'exister à ma relation à autrui.

La réification

Pas de mystères. Je t'aime signifie : je/aime/toi. D'un côté le sujet ; de l'autre l'objet ; entre les deux la copule aimer, comme le notent Bruckner et Finkielkraut (8). D'un côté une puissance d'amour, un aimer projectif ; de l'autre une puissance d'écoute, une audition attentive.

Situation claire, penserez-vous. En apparence seulement. Car le sujet, qui semble se déterminer comme tel, n'est pas autant sujet qu'il voudrait l'affirmer. Je repasse, pour le montrer, sur les traces d'un autre : Sartre. On s'en souvient peut-être, dans l'Etre et le Néant (9). Je résume ce qu'il détaille longuement. D'une part, dit-il, « dans l'Amour, l'amant veut être “tout au monde” pour l'aimé : cela signifie qu'il se range du côté du monde ; il est ce qui résume et symbolise le monde, il est un ceci qui enveloppe tous les autres “ceci”, il est et accepte d'être objet » (10). D'autre part, ajoute-t-il, « chacun veut que l'autre l'aime, sans se rendre compte qu'aimer c'est vouloir être aimé et qu'ainsi voulant que l'autre l'aime il veut seulement que l'autre veuille qu'il l'aime » (11).

Reflets complexes, systèmes de renvois à l'infini d'images de moi sur toi. C'est une réflexivité que je réclame, que je mets en situation sitôt que j'énonce le « Je t'aime ». Encore le problème d'être vu, regardé. L'œil, premier organe de l'amour. Mais non pas d'être vu par toi, cela je m'en fiche éperdument, bien que ce soit déjà une opération d'existence intéressante : d'être vu par moi. Je m'offre à toi comme objet, pour pouvoir enfin réaliser ce que tout seul je ne parviens jamais à faire : me prendre, me saisir sous l'angle d'une réalité vraie, unique, ma réalité : être ce que je suis. Grâce à toi, je vais enfin coïncider avec moi-même, je vais englober tout mon être dans le regard d'amour que je prétends t'adresser, je vais accéder à une existence entière.

Malin, non ? Je truque tout. Je dis que je te dis et, en même temps, je fais, je me fais, je me produis. Rappelez-vous ce qu'écrivait Mme de Rênal : qu'elle était née de sa rencontre avec Julien : « La vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu. » C'est clair ! Elle dit « je t'ai vu », non pas « tu m'as vue ». C'est son regard à elle qui vaut. Qui vaut pour elle, puisque sa venue à la vie en dépend. On pourrait parler d'un effet de feed-back. Mais ce serait une illusion que d'y croire. Car c'est parce que je me produis comme objet pour toi, que je peux alors me représenter en objet pour moi. C'est une affaire de circulation entre toi et moi, où ce qui circule c'est la métamorphose de mon être, son accession au monde.

« Je t'aime » m'injecte dans l'existence. Je n'y étais pas, je ne m'y sentais pas, je n'avais pas conscience d'y être vraiment. Je rêvais la vie. Voilà que l'amour m'y plonge d'un coup. Très curieusement, abordée sous cet angle, la stratégie du « je t'aime » n'appelle plus ce fameux retour d'amour que je notais tout à l'heure dans les deux systèmes de culpabilisation et de fascination. Le seul retour qui soit impliqué, c'est celui de mon être, de mon existence. Descartes niait le recours à l'altérité. Le « je t'aime » m'explique au contraire que l'autre est nécessaire, sa présence indispensable, pour que j'existe et que je le sache. Sans amour, sans aimer, j'existe, mais je ne le sais pas. Aussi, dès que j'aime – ou que je l'affirme –, c'est la conscience de mon existence, ma conscience d'être qui surgit.

Formule d'un Cogito tout neuf, le « je t'aime » brise avec l'extrême solitude du « je pense », il met fin à l'angoissante fatalité d'un moi-même clos sur lui­même. Littéralement, il me produit, il m'invente. Il me fait éclater au grand jour, grâce au tour de passe-passe de l'objet-sujet. Comprenez bien ce dont il s'agit exactement : le « je t'aime » introduit une stratégie englobante, où l'autre est pris à témoin de moi-même. Témoin ni passif, ni actif ; témoin au sens de présence, parce qu'il me faut ta présence, transparente, éthérée, sans importance, mais tout à fait réelle, pour que je puisse dessiner ce mouvement de moi vers toi pour moi. Toi, donc, uniquement comme support attractif, comme condition de mon arrachement au néant. « Je vous vois – écrit Joe Bousquet, dans ses merveilleuses Lettres à Poisson d’or –, je vous porte, j'ai des yeux pour vous voir, des bras pour vous toucher ce qui est une façon de me trouver vivant dans le délice de penser à VOUS » (12).

« Je t'aime, DONC j'existe » : entendez bien ici l'aveu : que l'amour est parasitaire, que quand je dis « je t'aime » je me branche sur toi pour exister, pour acquérir ma conscience d'être. Et, en poussant un petit peu, je suggère peut-être que c'est unique manière d'être.

La création

La deuxième modalité de ce Cogito est encore plus inquiétante. Vous n'ignorez probablement pas les idées toutes faites qui sont le tout venant des idées sur l'amour. Du genre : l'amour est une reconnaissance de l'autre, ou, l'amour est une connaissance de l'autre. On va même jusqu'à prétendre que l'amour serait un registre ignoré, parce que particulier et original, de la véritable connaissance de l'altérité.

Il faudrait être sérieux. Par exemple, lire ce que parfois écrivent les poètes, et le lire tel que c'est écrit. Je choisis au hasard : poème d'Eluard, intitulé justement En vertu de l'amour. « D'aimer, j'ai tout créé – écrit-il – réel, imaginaire./J'ai donné sa raison, sa forme, sa chaleur/Son rôle immortel à celle qui m'éclaire » (13).

Oui, l'amour ça crée. Mais pas le Monde, ou n'importe quoi dans le Réel. L'amour ça te crée toi, toi parce que tu es aimé(e), toi qui sans moi ne serais rien. « Je t’aime » a une vertu quasi divine, c'est un geste démiurgique : je te fais être quand je te le dis. Je te construis, morceau par morceau. Je te donne des yeux, un regard, un corps. Je te fais, je te modèle, je t'institue. Mon amour est un souffle de vie.

Que peux-tu faire face à cela ? Sinon en réclamer encore du « je t'aime », entrer dans le cercle infernal de la répétition, découvrir les craintes de la perte, les inquiétudes de ma possible disparition ? Parce que si je ne t'aime plus, tu cesseras immédiatement d'être. Non que je sois, comme on le croit trop facilement, ta raison d'exister – ça, c’est moi qui t'impose de l’admettre –, mais parce que je suis ton mode d'exister, je suis ton faire-être.

Terrible « je t'aime ». Il renverse ce qu'il fabriquait tout à l'heure: il traficote un nouveau produit : Toi. Et j'annonce : je t'aime, DONC tu es.

Au jeu du « je t'aime », à tous les coups je gagne.

Au bilan de ces quelques usages : le tragique. « Je t'aime » est une violence. Justement parce qu'il n'a pas de sens, et qu'il ne peut pas en avoir. Pas d'autre ambition derrière la formule, que celle de dominer ou de me faire exister sur ton dos, sur ta peau. Tu paies un prix élevé, si l'on regarde bien. Parce que c'est toi qui paie dans ton corps mon droit d'exister. « Je t'aime », parce que je veux vivre. Et c'est pourquoi il n'y a pas de sens dans la formule, que de l'usage. C'est pourquoi enfin, ça ne dit rien « je t'aime », mais ça fait... mal.

(1) Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977
(2) Roland Barthes, Ibid, p. 175
(3) Roland Barthes, Ibid, p. 177
(4) Racine, Phèdre, acte I, scène 3, vers 269 et suiv.
(5) Stendhal, Le rouge et le noir, p. 125, Livre de poche, 1958
(6) Racine, op. cit., acte II, scène: 5, vers 673 et suiv.
(7) Je me réfère à l'excellent ouvrage de René Nelli, L 'érotique des troubadours, 2 volumes, 10/18, 1974
(8) Bruckner et Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, Seuil, 1977
(9) J.-P. Sartre, L'Être et le Néant, Gallimard, 1943, p. 431 à 447
(10) J.·P. Sartre, lbid, p. 435
(11) J.-P. Sartre, Ibid, p. 447
(12) Joe Bousquet, Lettres à Poisson d’or, p. 75, Gallimard, 1967
(13) Paul Eluard, Les derniers poèmes d'amour, Seghers, 1966

Dominique Grisoni, philosophe et éditeur, Le Magazine Littéraire, Été 1980