Claude Lévi-Strauss s'entretient avec Didier Eribon
De près et de loin
L'exercice de la pensée
D.E.: Je voudrais vous poser une question simple
: qu'est-ce qu'un mythe ?
C.L.-S.: C'est tout le contraire d'une question
simple, car on peut y répondre de
plusieurs façons. Si vous interrogiez un
Indien américain, il y aurait de fortes
chances qu'il réponde: une histoire du
temps où les hommes et les animaux
n'étaient pas encore distincts. Cette
définition me semble très profonde.
Car, malgré les nuages d'encre
projetés par la tradition
judéo-chrétienne pour la masquer,
aucune situation ne paraît plus tragique,
plus offensante pour le cœur et l'esprit,
que celle d'une humanité qui coexiste avec
d'autres espèces vivantes sur une terre
dont elles partagent la jouissance, et avec
lesquelles elle ne peut communiquer. On comprend
que les mythes refusent de tenir cette tare de la
création pour originelle; qu'ils voient
dans son apparition l'événement
inaugural de la condition humaine et de
l'infirmité de celle-ci.
On pourrait aussi chercher â définir
le mythe par opposition à d'autres formes
de tradition orale: légende,
conte...
Mais ces distinctions ne sont jamais nettes.
Peut-être ces formes ne jouent-elles pas
exactement le même rôle dans les
cultures, mais elles sont produites par le
même esprit, et l'analyste ne peut
s'interdire de les exploiter ensemble.
En quoi consiste cet esprit? Je l'ai dit,
à l'opposé de la méthode
cartésienne, par un refus de diviser la
difficulté, ne jamais accepter de
réponse partielle, aspirer à des
explications englobant la totalité des
phénomènes.
Le propre du mythe, c'est, confronté
à un problème, de le penser comme
l'homologue d'autres problèmes qui se
posent sur d'autres plans: cosmologique,
physique, moral, juridique, social, etc. Et de
rendre compte de tous ensemble.
D.E.: Ce qui explique les jeux
d'emboîtements que vous mettez en
évidence.
C.L.-S.: Ce qu'un mythe dit dans un langage qui
semble approprié à un domaine se
diffuse dans tous les domaines où pourrait
se poser un problème du même type
formel.
D.E.: C'est d'ailleurs ce que vous contestez chez
Freud, à la fin de La Potière
jalouse : son attention fixée
exclusivement sur le code sexuel.
C.L.-S.: On peut épiloguer à
l'infini sur la pensée de Freud : ses
textes sont ambigus, et parfois ils se
contredisent. Mais qu'il accorde une position
clé au code sexuel ne semble pas douteux.
D.E.: Pourtant, dans les mythes que vous
analysez, on est frappé par
l'omniprésence de la sexualité et
du cortège de violences qui
l'accompagne.
C.L.-S.: Cela nous frappe parce que cet aspect
tient une grande place dans notre propre
système de valeurs et dans notre vie
sociale. Notez toutefois qu'un mythe ne traitera
jamais un problème relavant de le
sexualité en lui-même et pour
lui-même, isolé de tous les autres.
Il s'appliquera à montrer que ce
problème est formellement analogue
à d'autres problèmes que les hommes
se posent au sujet des corps célestes, de
l'alternance du jours et de la nuit, de la
succession des saisons, de l'organisation
sociale, des relations politiques entre groupes
voisins...
La pensée mythique, confrontée
à un problème particulier, le met
en parallèle avec d'autres. Elle utilise
simultanément plusieurs codes.
C.L.-S.: Sans jamais en résoudre aucun. C'est la similitude qu'offrent entre eux tous ces problèmes qui donne l'illusion qu'on peut les résoudre, dès lors qu'on prend conscience que la difficulté perçue dans un cas ne l'est pas, ou pas au même point dans d'autres. Nous raisonnons un peu de cette façon quand sollicités de donner une explication, nous répondons par "c'est quand..." ou "c'est comme...". Paresse de notre part, mais la pensée mythique fait de ce procédé un emploi si habile et si systématique qu'il tient lieu de démonstration.
D.E.: Autre question "simple" : à quoi
sert le mythe ?
C.L.-S.: A expliquer pourquoi, différentes
au départ, les choses sont devenues comme
elles sont, et pourquoi elles ne peuvent pas
être autrement. Parce que,
précisément, si elles changeaient
dans un domaine particulier, en raison de
l'homologie des domaines tout l'ordre du monde se
trouverait bouleversé.
D.E.: Comment le mythe apparaît-il ? Il
faut bien qu'il ait été dit une
première fois par un individu !
C.L.-S.: Certes, mais si vous considérez
que les paléontologistes font remonter de
plus en plus haut l'origine de l'humanité,
vous m'accorderez que la réponse à
votre question n'est pas facile. Il y a un ou
deux millions d'années les ancêtres
de l'homme possédaient probablement
déjà le langage articulé, et
rien n'exclut qu'ils racontaient des mythes. Au
cours des temps ces mythes se sont
transformés; certains ont disparu,
d'autres sont nés. Dans quelles conditions
? Un peu comme les champignons, on ne les voit
jamais pousser ! Une invention individuelle ne
constitue pas par elle-même un mythe. Pour
qu'elle le devienne il faut que transmutée
par une alchimie secrète, le groupe social
se la soit assimilée parce qu'elle
répondait à ses besoins
intellectuels et moraux. Des histoires sortent de
la bouche d'individus; certaines
réussissent, d'autres pas...
Le problème de l'origine des mythes
ressemble à celui de l'origine du langage,
que la Société de Linguistique de
Paris s'est solennellement interdit de poser
parce que les réponses ne peuvent
être que conjecturales. Peut-être la
neurophysiologie du cerveau saura-t-elle un jour
le résoudre. En tout cas la réponse
ne viendra pas ni des anthropologues, ni des
linguistes. Pour ce qui est des
représentations mythiques, il est moins
intéressant de s'interroger sur leur
origine que sur l'attitude intellectuelle des
gens vis-à-vis de leurs propres mythes. De
ceux-ci, il existe toujours des versions
différentes. On ne choisit pas entre ces
versions, on n'en fait pas la critique, on ne
décrète pas que l'une d'elles est
seule vraie ou plus vraie qu'une autre: on les
accepte simultanément, et on n'est pas
troublé par leurs divergences. Des
enquêtes menées en divers points du
monde confirment la
généralité de cette attitude
mentale. Il faudrait l'étudier de
près et la comparer avec notre attitude
vis-à-vis de l'histoire dont circulent
aussi dans nos sociétés des
versions diverses et parfois même
inconciliables.
D.E.: Donc, pour vous, un mythe, c'est l'ensemble
de ses variantes, de ses versions. Vous ne
cherchez pas à déterminer la
version authentique ?
C.L.-S.: Il n'y a pas de bonne version, ni de
forme authentique ou primitive. Toutes les
versions doivent être prises au
sérieux.
D.E.: A la fin de La potière jalouse, vous
écrivez que le mythe est "miroir
grossissant" de la manière dont nous
pensons toujours. Est-ce la problématique
qui vous a guidé tout au long de cette
série de livres ?
C.L.-S.: La problématique est la
même que celle des Structures
élémentaires de la parenté
sauf qu'au lieu de faits sociologiques, il s'agit
de faits religieux. Mais la question posée
ne change pas: en présence d'un chaos de
pratiques sociales ou de représentations
religieuses, continuerons-nous à chercher
des explications partielles, différentes
pour chaque cas considéré ? Ou bien
essaierons-nous de découvrir un ordre
sous-jacent, une structure profonde par l'effet
de laquelle on puisse rendre compte de cette
diversité apparente, en un mot, vaincre
l'incohérence ? Pour des domaines
différents Les Structures et les
Mythologiques se posent exactement le même
problème, et les démarches sont
identiques.
D.E.: Mais cette formule du "miroir grossissant"
?
C.L.-S.: Dans tout ce que j'ai écrit sur
la mythologie, j'ai voulu montrer qu'on n'arrive
jamais à un sens dernier. Y arrive-t-on
d'ailleurs dans la vie? La signification que peut
offrir un mythe pour moi, pour ceux qui le
racontent ou l'écoutent à tel ou
tel moment et dans des circonstances
déterminées, n'existe que par
rapport à d'autres significations que le
mythe peut offrir pour d'autres narrateurs ou
auditeurs, dans d'autres circonstances et
à un autre moment. Un mythe propose une
grille définissable seulement par ses
règles de construction. Cette grille
permet de déchiffrer un sens, non du mythe
lui-même mais de tout le reste : images du
monde, de la société, de
l'histoire, tapies au seuil de la conscience,
avec les interrogations que les hommes se posent
à leur sujet. La matrice
d'intelligibilité fournie par le mythe
permet de les articuler en un tout
cohérent. Ce rôle que j'attribue au
mythe correspond à celui que Baudelaire
prêtait à la musique. A propos du
prélude de Lohengrin il montre par des
exemples que chaque sujet individuel
perçoit dans l'œuvre un contenu
différent; et pourtant tous ces contenus
se ramènent à un petit nombre de
traits invariants.
Quand nous nous demandons d'une manière
générale ce que veut dire le verbe
"signifier", nous nous apercevons qu'il s'agit
toujours de retrouver dans un autre domaine un
équivalent formel du sens que nous
cherchons. Le dictionnaire est l'illustration de
ce cercle logique. La signification d'un mot est
donnée au moyen de mots dont la
définition fait elle-même appel
à d'autres mots. Et théoriquement
au moins, on reviendra au point de départ
en dépit des efforts que déploient
les lexicographes pour éviter les
définitions circulaires.
Nous croyons avoir découvert le sens d'un
mot ou d'une idée quand nous
réussissons à leur trouver de
multiples équivalents relevant d'autres
champs sémantiques. La signification n'est
rien d'autre que cette mise en correspondance.
C'est vrai pour les mots et aussi pour les
concepts. Et parce que le mythe procède au
moyen d'images et d'événements, qui
sont de gros objets, il présente ce
phénomène sous un jour plus cru, de
façon plus massive, mais qui
reflète des conditions très
générales de l'exercice de la
pensée.
Didier Eribon est journaliste et essayiste.