Peter Sloterdijk
Le grand négateur
Il est aujourd’hui courant, dans les
milieux de la presse et de
l’édition, de mesurer la
signification d’un penseur à ce
qu’il est parvenu à introduire un
mot de son vocabulaire dans le langage courant,
ou bien à ce que l’une de ses
phrases est devenue proverbiale. On pourrait
ainsi déceler la réussite de Hegel
dans le fait que n’importe quel concierge
d’Allemagne utilise la formule du «
en soi et pour soi ». Le succès de
Nietzsche tiendrait à ce que son surhomme,
devenu un personnage de bande dessinée,
hante la culture de masse
américanisée. A cette aune, Sartre
prend lui aussi sa place dans le cercle
élitaire de ceux qui ont acquis les droits
d’auteur d’un cliché. Sa
devise « on a raison de se révolter
» a fait le tour du monde pour devenir
finalement un label de marque global de la
culture dissidente. Depuis les années
1950, on l’a rencontrée partout
où le mythe de la modernité,
l’interprétation du sujet comme
source de résistance au donné, a
marqué la mentalité de ces
populations individualistes qui constituent la
« société du marché
». L’esprit du temps avait à
l’époque passé la chemise de
la critique. Il la portait depuis comme une
seconde peau.
Ce n’est cependant pas la mode qui
décide au bout du compte de la
signification d’un penseur, mais la
position qu’il occupe dans l’histoire
des créations de concepts. Un penseur doit
d’abord être devenu inactuel avant
que son effet à distance puisse devenir
visible. Son texte doit s’être
débarrassé de la complicité
avec les névroses et les illusions de son
époque avant qu’une nouvelle lecture
ne dévoile la braise logique qui couve
sous les cendres.
La meilleure manière de rendre justice aux
résultats obtenus par le penseur est de le
situer dans un tableau présentant le
déploiement de la négativité
dans l’évolution des cultures
européennes de la théorie et de la
politique. La première phase de ce
processus a été ouverte par les
ontologies holistes de l’Antiquité.
Leur apparition était censée
annoncer la naissance de l’empire
bimillénaire des métaphysiques de
la substance. Parménide et Spinoza
l’ont exposé de manière
exemplaire : dans cet univers, le destin de la
réflexion et de la
négativité qui lui est liée,
c’est l’inéluctable exigence
de se dissoudre en tant que non-étant.
Pour la liberté humaine, il en
résulte un devoir de
s’éteindre en tant que simple reflet
trompeur. Si l’homme est libre, c’est
seulement pour se soumettre. L’honneur de
la substance exige que le« surplus »
sauvage, qui se manifeste sous forme
d’erreur possible, se noie dans
l’objectivité.
Avec l’émergence de la «
société » bourgeoise,
polytechnique, prométhéenne,
l’image change du tout au tout : à
partir de la Renaissance s’impose
progressivement l’idée que
l’essence de la substance est le travail
et, plus généralement, la pratique
humaine. Le travail, dans cette acception, ne
désigne plus la soumission à
l’Etant et à sa détresse
éternelle, mais la négation
concrète des circonstances et du
matériau. Depuis que l’homme, comme
travailleur, nie consciemment ce qui menace de le
nier, la négativité ne peut que se
positionner au centre de l’anthropologie.
L’homme producteur se transforme
potentiellement en pur et simple adversaire de
l’Etre et du passé. Il devient le
prophète de son propre avenir, un second
créateur qui ne supporte plus aucun monde
qu’il n’ait lui-même
aménagé.
Il pourrait aller de soi que l’intervention
de Sartre incarne le point de maturité de
la révolte contre la substance : chez lui,
la négativité se positive,
au-delà de tous les travaux et de tous les
combats, pour devenir une antithèse de
l’Etre en général ; elle se
transforme alors pour passer du rien antique
négatif au néant actif de la
modernité. La conscience pure, source
spontanée et toujours claire de la
négativité, est le trou qui se
prostitue à tous les objets. En même
temps, elle sort intacte de tous les
remplissages. L’honneur du sujet est
désormais de s’arracher en
permanence à tout pouvoir comme à
toute nature. Le moindre gramme de matière
est une maîtresse obscène qui ne
peut que susciter notre révolte. Quand en
revanche on veut franchir la ligne, aller vers
les substances et se mêler aux choses, on
est un déserteur, un traître
à la condition humaine. Car bien que
l’homme soit condamné à la
résistance contre l’Etre, le salaud,
ce singe de l’essence, veut que
l’Etant le prenne
par-derrière.
Sartre était le maître-penseur
d’une gnose sadique illuminée par la
conviction qu’il n’existe rien entre
le ciel et la terre qui ne mérite
d’être nié. A la
lumière de ce diagnostic, on comprend
pourquoi la pensée contemporaine ne peut
tout simplement plus progresser sur le chemin de
Sartre. On a ouvert un nouveau chapitre dans le
roman de la négativité. Sur ses
premières pages, on rencontre des concepts
sur lesquels le grand professeur de la
liberté n’avait pas grand-chose
à dire : écosystèmes,
réseaux, multitudes, atmosphères,
mécanismes cybernétiques. Les
termes cardinaux de l’ère
postsartrienne sont non pas révolution,
mais émergence, non pas refus, mais
rattachement et transformation. La science
actuelle a rompu avec l’idéologie
sartrienne du monde muet et absurde. Nous savons
à présent que tout parle et nous
pouvons l’entendre dès que nous
interrompons le monologue du sujet autiste. La
conscience pure a fusionné avec le
scintillement tranquille des écrans
à cristaux liquides. Les choses et les
hommes forment de nouvelles communautés,
au-delà de la bourgeoisie et du
prolétariat. Il y a longtemps que la
société du vécu a
ôté à la critique le mot de
la bouche. Mieux : la consommation
elle-même est devenue la critique et
l’anéantissement des choses. La
seule à ne pas être encore au
chômage, c’est la
nausée.
Traduit de l’allemand par
Olivier Mannoni en mars
2005