Mircea Eliade

Des secrets (1932)

Dans les sociétés dites primitives, tout secret est un danger. La chose cachée devient, du simple fait qu'elle est dissimulée, un péril pour l'homme et la collectivité. Un " péché " est certes grave, mais s'il n'est pas avoué, s'il est tu, il devient terrible, car les forces magiques provoquées par le secret finissent par menacer toute la communauté. C'est pourquoi, quand un malheur s'abat sur elle - disparition du gibier, sécheresse, défaite - chacun de ses membres s'empresse de confesser ses "péchés", généralement avant ou pendant une activité essentielle pour la vie de la collectivité (chasse, pêche, guerre, etc.). Tandis que les hommes chassent ou se battent, les femmes, restées au foyer, confessent leurs péchés pour que le secret ne vienne pas ruiner les efforts des hommes.

Voilà pourquoi les sociétés "primitives" et archaïques ignorent les secrets "particuliers", personnels. Chacun connaît tout ce qui concerne la vie intime de son voisin, non seulement par la confession des "péchés", mais encore par son mode de vie quotidien. J'ai évoqué à une autre occasion la valeur symbolique des bandes de batik à Java et le symbolisme du jade en Chine.

Dans de telles sociétés, il n'y a pas de secrets personnels . En utilisant une forme quelque peu exagérée, nous pourrions dire que les gens y sont transparents les uns pour les autres. Tout ce qu'ils font et représentent au sein de la communauté est signifié par des emblèmes, des couleurs, des vêtements, des gestes. Et lorsqu'un individu a "commis" quelque chose secrètement, il s'empresse de le porter au grand jour en le confessant publiquement.

Dans ces sociétés archaïques, le secret est exclusivement dogmatique, jamais épisodique. Autrement dit, s'il existe des secrets bien gardés, ils ne concernent pas la vie profane de l'individu (qui il est, quel est son métier, où il se rend, quel "péché" il a commis, etc.), mais une réalité transcendante, sacrée. Les gens gardent certains secrets liés à la religion et à leur conception métaphysique, secrets qui ne sont communiqués aux jeunes que lors des cérémonies d'initiation. En revanche, tout ce qui appartient à la sphère des existences individuelles, tout ce qui dépend de l'homme en tant que tel, est public ou rendu public par la confession orale. Ce que j'ai appelé "épisodique" se rapporte à ces cas individuels et à ces significations profanes : état social, vocation, origine, intentions, etc.

Les "primitifs" n'acceptent pas d'attribuer au profane l'état de secret, qui n'est naturel et nécessaire qu'aux réalités sacrées, obligatoire même dans ce cas, tout comme dans celui des théories métaphysiques. (Car, pour étrange que puisse paraître cette affirmation, les "primitifs", tout comme les peuples de culture archaïque, ont des conceptions métaphysiques tout à fait cohérentes, bien que formulées par des moyens exclusivement pré-discursifs : architectonique, symbolisme, mythe, allégorie, etc. Une cosmologie et une théologie mélanésiennes ne sont pas plus pauvres en substance métaphysique qu'une philosophie pré-socratique. La seule différence réside dans leur mode de manifestation : la première est formulée par le mythe et le symbole, la seconde par le "discours".)

Telle est la raison pour laquelle tout fait profane, "trop humain", qui cherche à se dissimuler, à devenir secret, se transforme en un centre d'énergies nocives. Le secret ne sied pas aux choses de ce monde.

La qualité de secret ne saurait être usurpée par un simple accident dans l'océan du devenir universel sans un risque de transformation de ce "secret profane" en source négative, porteuse de malheurs pour toute la communauté. Tout comme il est sacrilège de traiter les réalités sacrées d'une manière profane, il est sacrilège d'accorder au profane une valeur sacrée. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agirait d'un renversement de valeurs. Or, pour une logique rigoureuse (telle que la "logique archaïque"), tout renversement de valeurs entraîne une perturbation dans l'ensemble de l'harmonie cosmique. L'univers est solidaire de l'homme. C'est pourquoi le secret constitue un danger pour les sociétés primitives, car il trouble les rythmes cosmiques et provoque la sécheresse, de mauvaises pêches, etc.

On comprendra donc aisément qu'un énorme fossé sépare de ce point de vue la mentalité traditionnelle de celle des sociétés modernes. Dans celles-ci, les gens ne sont pas "transparents" les uns pour les autres, chacun est un petit atome séparé des autres. S'ils ne font pas "connaissance", ils ne savent rien, ou presque, les uns des autres. Tout au plus déchiffre-t-on le grade d'un militaire ou le sens d'une médaille. Mais quant à sa descendance, sa vie sociale, sa disponibilité - rien. Il faut très longuement parler, dans une société moderne, pour connaître son voisin et s'en faire connaître.

Pour ce qui est du danger du secret, il en va de façon exactement contraire dans les sociétés modernes. La vie intérieure et les "événements" personnels sont en général soigneusement cachés. Nous nous sommes habitués à nous féliciter de la "discrétion" des gens et c'est l'une des raisons de notre admiration pour les Anglais. Nous taisons nos aventures et mésaventures, nos "péchés", c'est-à-dire tout ce qui appartient aux niveaux profanes de la condition humaine, tout ce qui n'a pas de valeur métaphysique, tout ce qui est englouti par le néant du devenir universel. Par contre, il n'existe pas dans les sociétés modernes de secret relatif aux réalités religieuses et métaphysiques. Chacun, quels que soient son âge et sa formation intellectuelle, peut entrer dans toute église étrangère à sa foi, peut lire tout texte sacré de l'humanité, critiquer toute métaphysique. Les grandes vérités religieuses et philosophiques qui étaient jadis communiquées sous la foi du serment lors de sévères cérémonies d'initiation, sont aujourd'hui imprimées et traduites dans toutes les langues modernes et peuvent être achetées par quiconque. En échange, la révélation d'un adultère provoque un "scandale" et l'aveu d'une aventure personnelle est "sacrilège".

Publié le mardi 17 juin 2008