Franz Kafka

Extraits

Traduction : Laurent Margantin


Petite fable

Titre de Max Brod, écrit vers le 24 octobre 1920

« Ah, disait la souris, le monde devient plus étroit chaque jour. Au début il était si large que j'avais peur, je continuais à avancer et étais heureux de voir enfin des murs au loin, à droite et à gauche. Mais ces longs murs se rapprochent si vite les uns des autres que je suis dans la dernière pièce, et là-bas dans un coin il y a le piège dans lequel je tombe ». « Il te suffit de changer de direction », dit le chat avant de la manger.


Une syncope

Janvier 1917

Hier est venue chez moi une syncope. Elle habite dans la maison voisine, je l’ai déjà vue souvent disparaître le soir penchée sous la petite porte. Une grande dame avec une longue robe flottante et un large chapeau orné de plumes. Ses vêtements froufroutant, elle entra vite par ma porte, comme un médecin craignant d’être arrivé trop tard auprès d’un malade agonisant. « Anton, cria-t-elle d’une voix caverneuse et pleine d’emphase, j’arrive, je suis là ». Elle s’effondra dans un fauteuil que je lui montrai. « Tu habites bien haut, tu habites bien haut », dit-elle en gémissant. Je hochai la tête, assis au fond de mon fauteuil. Les unes après les autres, innombrables, les marches d’escalier qui mènent à ma chambre sautillèrent devant mes yeux, infatigables petites vagues. « Pourquoi fait-il si froid ? », demanda-telle, enleva ses longs et vieux gants d’escrime, les jeta sur la table et me regarda, la tête penchée et clignant des yeux. Il me sembla que j’étais un moineau en train de faire mes sauts dans l’escalier et qu’elle ébouriffait mon doux plumage gris et floconneux. « Je suis profondément désolé que tu brûles pour moi. Je t’ai déjà vue souvent sincèrement triste, le visage consumé de chagrin, alors que tu étais dans la cour en bas en train de regarder vers ma fenêtre. Mais sache que je n’ai pas de mauvaise opinion de toi, et que si tu ne t’es pas emparée de mon cœur, tu peux cependant le conquérir. »


Le passager

Paru dans la revue Hypérion, janvier-février 1908

Je suis sur la plate-forme d’un tramway et suis absolument indécis quant à ma place dans ce monde, dans cette ville, dans ma famille. Je ne saurais pas dire – même pas de manière approximative– à quoi je pourrais justement prétendre dans quelque domaine que ce soit. Je ne peux absolument pas justifier ma présence sur cette plate-forme, ni le fait que je me tienne à cette poignée, que je me laisse porter par ce véhicule, que des gens évitent celui-ci, marchent tranquillement ou restent devant les vitrines. – Personne ne l’exige de moi il est vrai, mais peu importe.

Le tramway arrive à un arrêt, une jeune fille s’approche des marches, prête à monter. Elle m’apparaît si clairement, comme si je l’avais touchée. Elle est habillée en noir, les plis de sa jupe ne bougent presque pas, le chemisier est un peu serré et a un col en dentelle blanche à petites mailles, la main gauche se tient à plat contre la paroi, le parapluie dans la main droite est posé sur la deuxième plus haute marche. Son visage est brun, le nez, à peine serré sur les côtés, est rond et large. Elle a une importante chevelure brune et des petits cheveux dispersés sur la tempe droite. Sa petite oreille est bien collée, mais comme je suis proche d’elle, je vois tout l’arrière du pavillon de l’oreille droite et l’ombre à sa base.

Je me demandai alors : Comment se fait-il qu’elle ne soit pas émerveillée par elle-même, qu’elle reste la bouche fermée et ne dise rien de semblable ?


Ceux qui passent

Paru dans la revue Hypérion, janvier-février 1908

Lorsqu’on se promène la nuit dans une ruelle et qu’un homme vient vers nous, visible de loin déjà – car la ruelle monte face à nous et c’est la pleine lune –, nous ne l’attaquons pas, même s’il est faible et déguenillé, même si quelqu’un marche derrière lui et crie, mais nous le laissons passer.

Car c’est la nuit, et ce n’est pas notre faute si la ruelle monte face à nous dans la pleine lune, et, en outre, peut-être que ces deux-là se sont entendus pour parler plus vite, peut-être qu’ils poursuivent tous les deux un troisième, peut-être que le premier est poursuivi sans être coupable de rien, peut-être que le second veut tuer, et nous serions alors également coupable de ce crime, peut-être que les deux ne se connaissent pas, et que chacun va dans son lit de manière autonome, peut-être qu’il s’agit de somnambules, peut-être que le premier a des armes.

Et en fin de compte, n’avons-nous pas le droit d’être fatigué, n’avons-nous pas bu trop de vin ? Nous sommes heureux de ne plus voir non plus le second.


L’homme de barre

Septembre 1920

« Est-ce que je ne suis pas l’homme de barre », criai-je. « Toi ? », s’exclama un homme brun de grande taille en se passant la main sur les yeux comme pour chasser un rêve. J’étais resté à la barre dans la nuit profonde, la lanterne éclairant faiblement au-dessus de ma tête, et tout à coup cet homme était apparu et voulait me pousser sur le côté. Et comme je ne cédai pas, il mit son pied sur ma poitrine et me poussa lentement jusqu’au sol, sans que je lâche le moyeu de la barre que je faisais se détacher en tombant. Mais l’homme le saisit, le remit à sa place tout en me repoussant. Je retrouvai cependant très vite mes esprits, courus à une écoutille et criai : « Camarades ! Venez vite ! Un étranger m’a chassé de la barre ! ». Ils arrivèrent sans se presser, accédant à la cabine par l’escalier du navire, silhouettes puissantes, fatiguées et chancelantes. « Est-ce que je suis l’homme de barre ? », demandai-je. Ils hochèrent la tête, mais n’avaient de regard que pour l’étranger, rassemblés autour de lui en demi-cercle. Et lorsque celui-ci dit sur le ton d’un ordre : « Ne m’importunez pas ! », ils se rassemblèrent, me firent un signe de la tête et reprirent l’escalier dans l’autre sens. Mais que sont ces hommes ! Est-ce qu’ils pensent aussi, ou bien se contentent-ils d’aller vainement à travers le monde en traînant les pieds ?


Le chemin vers la maison

Publié dans la revue Hypérion, numéro de janvier-février 1908

Qu’on voie la force de persuasion de l’air après l’orage ! Si je ne résiste pas, mes mérites m’apparaissent et me subjuguent.

J’avance à grand pas et ma cadence est celle de ce coin de la rue, de cette rue, de ce quartier. Je suis à juste titre responsable pour tous les coups donnés aux portes, sur les assiettes des tables, pour tous les toasts, pour les couples d’amoureux dans leur lit, sur les échafaudages des nouveaux bâtiments, serrés aux murs des maisons dans les ruelles sombres, ou sur les canapés Ottoman des bordels.

J’évalue mon passé en le comparant à mon avenir, trouve cependant les deux excellents, ne peux cependant préférer aucun des deux, et je dois seulement réprouver le caractère injuste de la Providence qui me favorise ainsi.

C’est seulement lorsque j’entre dans ma chambre que je suis un peu pensif, mais sans avoir trouvé quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse en montant les escaliers. J’ouvre grand la fenêtre, dans un jardin on joue encore de la musique – mais cela m’aide peu.


Désir d’être un indien

1912

Ah, si seulement on était un indien, prêt sur le champ, et sur son cheval au galop, incliné dans l’air, pris sans cesse des mêmes brèves secousses que le sol tremblant, jusqu’à laisser les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à jeter les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et qu’on voyait à peine le pays devant soi, lande bien tondue, sans encolure ni tête de cheval déjà.


Le départ

Février 1921

Je donnai l’ordre d’aller chercher mon cheval à l’écurie. Le valet ne me comprit pas. J’allai moi-même à l’écurie, sellai mon cheval et montai dessus. J’entendis sonner une trompette dans le lointain et demandai ce que cela signifiait. Il l’ignorait et n’avait rien entendu. Alors que j’allais franchir la grande porte, il me retint en me demandant : « Où vas-tu ainsi sur ton cheval, maître ? » « Je ne sais pas », dis-je, « juste partir d’ici, juste partir d’ici. Ne cesser de partir d’ici, c’est seulement comme cela que je pourrai atteindre mon but. » « Tu connais donc ton but ? », demanda-t-il. « Oui », répondis-je, « je viens de le dire, partir d’ici, tel est mon but. » « Tu n’as pas de provisions avec toi », dit-il. « Je n’en ai pas besoin, le voyage est si long que je devrai mourir de faim si je ne trouve rien en chemin. Il n’y a pas de provisions qui puissent me sauver. C’est par bonheur un voyage vraiment immense. »


Le vautour

C'était un vautour, il becquetait dans mes pieds. Il avait déjà déchiré les bottes et les chaussettes, à présent il becquetait déjà à même les pieds. Il frappait sans cesse, volait ensuite à plusieurs reprises autour de moi, agité, puis continuait son travail. Un homme passa, regarda un moment et finit par me demander pourquoi je tolérais le vautour. « Mais je suis sans défense », lui dis-je, « il est venu et a commencé à becqueter, bien sûr j'ai voulu le chasser, j'ai même essayé de l'étrangler, mais un animal comme lui a beaucoup de force, il a même voulu me sauter au visage, alors j'ai préféré sacrifier les pieds. Mais à présent ils sont déjà presque en morceaux ». « Comment pouvez-vous vous laisser torturer ainsi ? », dit l'homme, « un coup de fusil et c'en est fini du vautour ». « Est-ce vrai ? », demandai-je, « pouvez-vous vous en charger ? ». « Volontiers », dit l'homme, « il faut juste que j'aille à la maison pour aller chercher mon fusil. Pouvez-vous attendre encore une demi-heure ? » « Je ne sais pas », dis-je en restant un moment immobilisé par la douleur, puis : « Essayez en tout cas, s'il vous plaît ». « Bien », dit l'homme, « je vais me dépêcher ». Pendant que nous parlions, le vautour avait écouté calmement en faisant balancer son regard entre lui et moi. Alors je vis qu'il avait tout compris de ce que nous avions dit, et il s'envola, se pencha en arrière pour prendre suffisamment d'élan, et, tel un lanceur de javelot, enfonça son bec dans ma bouche profondément en moi. Jeté en arrière, je sentis avec soulagement que, sans aucune chance de salut, il se noyait dans mon sang dont tous mes abîmes étaient pleins, dans mon sang qui inondait tous les rivages.


Un comentaire

Ecrit entre mi-novembre et mi-décembre 1922

Il était très tôt, les rues étaient propres et vides, j'allais à la gare. En comparant l'heure qu'indiquait ma montre avec celle d'une horloge, je vis qu'il était beaucoup plus tard que je croyais, je devais me dépêcher, l'effroi que provoqua cette découverte me fit perdre le sens de l'orientation, je ne savais pas encore bien me repérer dans cette ville, heureusement il y avait un policier pas loin, je me dirigeai vers lui et, essoufflé, lui demandais mon chemin. Il sourit et dit alors : « Tu veux que moi je t'indique le chemin ? » « Oui », dis-je, « car je n'arrive pas à le trouver tout seul ». « Renonce, renonce », dit-il tout en se détournant de moi en un geste ample, comme ces gens qui veulent être seuls avec leur rire.


Le prochain village

Mon grand-père avait coutume de dire : « La vie est incroyablement courte. Maintenant tout se rassemble en moi dans le souvenir, si bien que, par exemple, je comprends à peine qu'un jeune homme puisse se décider d'aller à cheval jusqu'au prochain village sans craindre que – écartés de malheureux hasards – le temps d'une vie ordinaire à l'heureux déroulement ne soit que très insuffisant pour une telle course. »


Le pont

J'étais droit et froid, j'étais un pont, j'enjambais un gouffre, de ce côté étaient plantés les pieds, de l'autre les mains, je m'étais bien enfoncé dans l'argile friable. Les pans de ma robe flottaient sur mes bords. Dans les profondeurs coulait avec fracas le torrent glacé où nageaient des truites. Aucun touriste ne venait se perdre dans ces hauteurs sans chemins, le pont n'était pas encore indiqué sur les cartes. J'étais là et j'attendais ; je devais attendre ; aucun pont qu'on a érigé un jour ne peut cesser d'être un pont sans s'effondrer. Il vint un soir, était-ce le premier soir ou le millième, je ne sais pas, mes pensées finissaient toujours en chaos, et toujours, toujours tournaient en rond – c'était un soir en été, le torrent bruissait plus profondément, j'entendis un pas d'homme. Viens à moi, viens à moi. Etire-toi, pont, mets-toi debout, barre sans parapet, soutiens celui qui se livre à toi, règle-toi imperceptiblement à celui dont le pas manque d'assurance, et s'il chancelle, alors dévoile-toi, et comme un dieu de la montagne emporte-le jusque de l'autre côté. Il s'avança, avec la pointe de sa canne il tapota sur moi, puis, toujours avec sa canne, souleva les pans de ma robe et les répartit sur moi, il enfonça la pointe de sa canne dans mes cheveux touffus et l'y laissa dedans longtemps, regardant certainement tout autour. C'est à ce moment où j'étais plongé avec lui dans des rêveries de montagne et de vallée que, les deux pieds joints, il me sauta en plein milieu du corps. Je fus parcouru d'un frisson provoqué par la vive douleur, totalement désemparé. Qui était-ce ? Un enfant ? Un gymnaste ? Un intrépide ? Un suicidaire ? Un tentateur ? Un destructeur ? Alors je me retournai pour le voir. Le pont se retourne ! A peine étais-je retourné que je m'effondrais déjà, je m'effondrais et j'étais déjà en pièces et le corps tailladé par les rochers pointus qui m'avaient toujours regardé paisiblement hors de l'eau agitée.


Dans le tunnel

Octobre 1917

Vu avec l’œil souillé par les choses terrestres, nous sommes dans la situation de voyageurs qui ont eu un accident de train dans un long tunnel, à un endroit où on ne voit plus la lumière de l’entrée et où la lumière du bout du tunnel est si infime que le regard doit constamment la chercher et qu’il ne cesse de la perdre, le début et la fin n’étant même pas sûrs. Mais, dans le trouble des sens ou dans leur éveil extrême, nous n’avons que des monstres tout autour de nous, et, selon l’humeur et la blessure de chacun, un jeu kaléidoscopique délicieux ou épuisant. Que dois-je faire ? Ou bien : Dans quel but le faire ? Ce ne sont pas des questions de ces environs.


Le colonel impérial

Automne 1920

On a honte de dire par quels moyens le colonel impérial règne sur notre petite ville dans la montagne. Si nous voulions, ses quelques soldats seraient aussitôt désarmés, et, même s’il pouvait l’appeler – mais comment pourrait-il ? – aucun renfort ne viendrait pendant des jours et même pendant des semaines pour le secourir. Pourquoi supportons-nous alors son gouvernement détesté ? Pas de doute : seulement à cause de son regard. Lorsqu’on arrive dans son bureau – c’était il y a un siècle la salle du conseil de nos Anciens –, il est assis à sa table en uniforme, la plume à la main. Il n’aime ni les formalités ni les scènes de comédie. Ainsi il ne continue pas à écrire en faisant attendre son visiteur, non, il interrompt tout de suite son travail et s’enfonce dans son fauteuil, la plume toujours à la main. Ainsi installé avec la main gauche dans la poche de son pantalon, il regarde le visiteur. Celui qui est venu le solliciter a l’impression que ce n’est pas seulement lui, l’inconnu extrait un moment de la foule, que le colonel regarde, car pourquoi donc le colonel le regarderait-il avec tant d’attention un long moment, et sans dire un mot ? Ce n’est pas non plus un regard perçant cherchant à examiner ou à pénétrer son objet, comme on peut en poser peut-être sur un individu, mais un regard nonchalant, vague et cependant persistant, un regard avec lequel on observerait peut-être les mouvements d’une foule au loin. Et ce long regard est constamment accompagné d’un sourire indistinct qui semble exprimer tantôt de l’ironie, tantôt une réminiscence songeuse.


Le casse-pieds

Printemps 1917

Le casse-pieds habite dans la forêt. Dans une cabane depuis longtemps abandonnée, cabane du temps ancien des charbonniers. Si l’on y entre, on remarque seulement une odeur de moisi qu’on ne peut pas faire disparaître, sinon rien. Plus petit que la plus petite souris, invisible même à un œil qu’on mettrait juste à côté, le casse-pieds se cache dans un coin. On ne peut rien voir, absolument rien, on entend le bruissement tranquille de la forêt à la fenêtre vide. Quelle solitude ici, et comme cela te convient. Tu vas dormir dans ce coin. Pourquoi pas dans la forêt où l’air passe librement ? Parce que tu es là à présent, à l’abri dans une cabane, même si la porte est depuis longtemps hors de ses gonds et laissée on ne sait où. Mais toi, tu cherches encore à tâtons comme si tu voulais fermer la porte, avant de t’allonger.


Le charmeur de serpent

Juillet/Août 1917

Joli serpent, pourquoi restes tu si loin, approche-toi, approche-toi plus encore, c’est bien, n’approche pas plus, reste là. Ah, pour toi il n’y a pas de frontières ! Comment dois-je être ton maître si tu ne reconnais aucune frontière ? Ce sera un travail difficile. Je commence en te priant de te lover. Je t’ai dit de te lover et tu t’allonges. Tu ne me comprends donc pas ? Tu ne me comprends pas. Je parle pourtant très clairement : je veux que tu te loves ! Non, tu ne comprends pas. Je te montre donc avec cette baguette. D’abord tu dois faire un grand cercle, ensuite en faire un deuxième à l’intérieur bien serré contre l’autre, et ainsi de suite. Si tu tiens enfin ta petite tête en l’air, baisse-la doucement au rythme de la mélodie que je jouerai à la flûte, et si je me tais, reste toi aussi silencieux la tête dans le cercle le plus profond.


La randonnée en montagne

Mars 1910

« Je ne sais pas, criai-je sans qu’un son s’échappe de ma bouche, je ne sais vraiment pas. Si personne ne vient, eh bien personne ne vient. Je n’ai rien fait de mal à personne, personne ne m’a fait de mal, mais personne ne veut m’aider. Absolument personne. Mais les choses ne sont quand même pas comme ça. Juste que personne ne m’aide –, sinon ce serait joli, absolument personne. J’aimerais beaucoup – et en effet pourquoi pas ? – faire une randonnée en compagnie d’absolument personne. Naturellement en montagne, où sinon ? Comment ces Personnes se presseraient l’une contre l’autre, tous ces bras tendus et pendus de travers, tous ces pieds séparés par des pas minuscules ! Evidemment, elles seraient toutes en costume. Nous allons de-ci, de-là, le vent passe par les brèches que nous et nos membres laissons ouvertes. Les gorges se libèrent en montagne ! C’est un miracle que nous ne chantions pas. »


L’escalier

Février 1917

J’aurais dû quand même m’occuper bien plus tôt de la question de l’escalier, des rapports qui existaient ici, de ce qu’on avait à en attendre et comment on devait l’accueillir. Tu n’as à vrai dire jamais entendu parler de cet escalier, me disais-je en guise d’excuse, et dans les journaux et les livres où tout ce qui existe est pourtant continuellement épluché, on ne trouvait rien à lire à propos de cet escalier. C’est possible, me répondis-je à moi-même. Eh bien tu auras justement mal lu. Tu étais souvent distrait, tu as sauté des paragraphes, tu t’es même contenté de lire les titres, l’escalier y était peut-être mentionné et cela t’a échappé. Et maintenant tu as justement besoin de ce qui t’a échappé. Je restais un moment debout et réfléchissais à ce reproche. C’est alors que je crus me souvenir d’avoir peut-être lu un jour, dans un livre pour enfant, quelque chose concernant un escalier semblable. Ce n’était pas grand-chose, rien de plus, vraisemblablement, que la mention de son existence : cela ne m’était d’aucune utilité.


Un communauté de crapules

Il était une fois une communauté de crapules, c'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas de crapules, mais d'hommes ordinaires, la moyenne. Ils étaient toujours unis. Quand par exemple l'un d'entre eux avait commis quelque chose de crapuleux, c'est-à-dire encore une fois rien de crapuleux, mais quelque chose de tout à fait ordinaire et courant, et qu'il le confessait, alors tous l'examinaient, le jugeaient, l'expiaient, pardonnaient, etc. Ce n'était pas méchanceté de leur part, les intérêts de la personne et de la communauté étaient strictement défendus et à celui qui s'était confessé on tendait le complément à la couleur primaire qu'il avait montrée. Ainsi étaient-ils toujours unis, et même après la mort ils ne renonçaient pas à leur communauté et montaient au ciel en une seule ronde. Tel qu'ils volaient, l'ensemble donnait le spectacle d'une pure innocence enfantine. Mais comme arrivés au ciel tout se brisait et revenait à ses éléments, ils tombaient, véritables blocs de roche.


Retour à la maison

Je suis revenu, j'ai traversé le couloir et je regarde autour de moi. C'est l'ancienne cour de mon père. La flaque d'eau au milieu. De vieux outils inutilisables mêlés les uns aux autres barrent l'accès à l'escalier du grenier. Le chat guette sur la rampe. Un torchon déchiré et jadis employé est enroulé autour d'un bâton et le vent le soulève. Je suis arrivé. Qui va m'accueillir ? Qui attend derrière la porte de la cuisine ? De la fumée sort de la cheminée, on prépare le café du soir. Te sens-tu chez toi, à la maison ? Je ne sais pas, je n'en suis pas du tout sûr. C'est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l'une à côté de l'autre comme si chacune d'entre elles était occupée avec ses propres affaires que j'ai soit oubliées, soit jamais connues. A quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan ? Et je n'ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d'écouter. Et comme j'écoute de loin, je n'entends rien, j'entends juste le léger tictac d'une horloge ou bien je crois l'entendre, revenant des jours de l'enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu'ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu'un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose ? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret ?


De nuit

Plongé dans la nuit. Comme parfois la tête penche pour réfléchir, être entièrement plongé dans la nuit. Tout autour, les hommes dorment. C'est une petite comédie, une illusion innocente de dormir ainsi dans des maisons, étendus dans des lits stables sous des toits solides, ou bien blottis sur des matelas, dans des draps, sous des plafonds, en vérité ils se sont retrouvés, comme ce fut une fois et puis plus tard à nouveau, dans un lieu désert, un campement à l'air libre, un nombre incalculable d'hommes, une foule, un peuple, sous le ciel froid sur la terre froide, jetés là où on avait été jadis, le front appuyé sur le bras, le visage contre le sol, respirant calmement. Et tu veilles, es un des veilleurs, trouves le suivant au moment où le bois qui brûle s'ébranle hors du feu. Pourquoi veilles-tu ? Il est dit qu'un doit veiller. Qu'un doit être là.


Les arbres

Car nous sommes comme les troncs d'arbre dans la neige. Apparemment ils sont posés là, bien lisses, et l'on devrait pouvoir les écarter en donnant juste une chiquenaude. Non, on ne peut pas, car ils sont fermement rattachés au sol. Mais regarde, même ça est apparence.


Le malheur du célibataire

Rester célibataire paraît si cruel : vieux, alors qu'on veut passer une soirée en compagnie d'autres hommes, prier qu'on vous accueille tout en conservant difficilement sa dignité ; être malade et voir de son lit pendant des semaines la chambre vide ; prendre toujours congé devant la porte de la maison ; ne jamais remonter les escaliers aux côtés de sa femme ; n'avoir dans sa chambre que des portes latérales conduisant à des appartements voisins ; apporter son dîner dans une main jusqu'à chez soi ; devoir admirer les enfants des autres et ne pouvoir constamment répéter : « Je n'en ai pas » ; s'imaginer à quoi ressemblent et ce que font un ou deux célibataires de vos souvenirs de jeunesse.

Ainsi faudra-t-il vivre, sauf qu'en plus, demain et plus tard, il faudra soi-même être là avec un corps et une tête bien réelle, et donc aussi avec un front pour se le frapper de la main.


Un grand prestidigitateur

Août 1917

K était un grand prestidigitateur. Son programme était un peu monotone, mais toujours attrayant en raison de l’assurance avec laquelle il réalisait sa performance. Bien que cela remonte déjà à vingt ans, époque où j’étais un tout petit garçon, je me souviens encore parfaitement de la représentation lors de laquelle je le vis pour la première fois. Il était venu dans notre petite ville sans s’être annoncé auparavant et organisait la représentation le soir même du jour de son arrivée. Dans notre hôtel, un peu de place avait été dégagée autour d’une table de la salle à manger. C’était là toute la mise en scène théâtrale. D’après mes souvenirs, la salle était bondée, maintenant il est vrai qu’aux yeux d’un enfant toutes les salles paraissent bondées où, parmi d’autres choses, des lumières sont allumées, où l’on entend une quantité d’adultes parler, où un serveur va et vient, je ne savais pas non plus ce qui avait poussé tant de gens à venir à cette représentation donnée de manière manifestement précipitée, toujours est-il que, dans mes souvenirs, la foule supposée dans la salle joue naturellement un rôle décisif dans l’impression que j’eus de la représentation.


Devant la Loi

Devant la Loi, il y a un portier. Un homme de la campagne arrive devant ce portier et le prie de le laisser entrer dans la Loi. Mais le portier dit qu'il ne peut le laisser entrer maintenant. L'homme réfléchit et lui demande s'il pourra entrer plus tard alors. « C'est possible, dit le portier, mais pas maintenant ». La porte de Loi étant ouverte comme toujours, et le portier s'étant mis sur le côté, l'homme se penche afin de voir l'intérieur de l'autre côté de la porte. Le portier le remarque et se met à rire, avant de lui dire : « Si cela t'attire tant, essaye donc d'entrer alors que je te l'ai interdit. Mais pense à cela : je suis puissant. Et je ne suis que le portier tout en bas de l'échelle. Dans chaque salle il y a un portier, l'un plus puissant que l'autre. Même moi je ne peux pas soutenir le regard du troisième. » L'homme de la campagne ne s'attendait pas à de telles difficultés ; la Loi doit pourtant être accessible à chacun et à chaque instant, pense-t-il, mais maintenant qu'il regarde plus attentivement le portier dans son manteau de fourrure, son grand nez pointu, sa barbe de Tartare noire et mince, il décide d'attendre quand même qu'on lui permettre d'entrer. Le portier lui donne un escabeau et le laisse s'asseoir à côté de la porte. Il reste assis là des jours et des années. Il fait plusieurs tentatives pour qu'on le laisse entrer, et il fatigue le portier avec ses demandes. Le portier le soumet fréquemment à de petits interrogatoires, lui pose des questions sur son pays et sur beaucoup d'autres choses, mais ce sont des questions sans chaleur, comme les posent de grands seigneurs, et pour finir il lui dit à chaque fois qu'il ne peut pas encore le laisser entrer. L'homme qui pour son voyage s'est équipé de beaucoup de choses, les emploie toutes, même celles qui ont le plus de valeur, afin de corrompre le portier. Celui-ci accepte chacune d'entre elles, mais en disant : « J'accepte seulement afin que tu ne croies pas que tu as laissé passer quelque chose. » Pendant toutes ces années, l'homme observe le portier presque sans interruption. Il oublie les autres portiers et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l'empêche d'entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années sans ménagement et en levant la voix, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d'études du portier il a également distingué les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l'aider et de faire changer d'avis le portier. Enfin sa vue baisse, et il ne sait pas si tout autour de lui s'assombrit vraiment, ou si ce sont seulement ses yeux qui le trompent. Mais il distingue bien à présent une lueur qui surgit de la porte de la Loi et ne s'éteint pas. Il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre maintenant. Avant sa mort, l'ensemble des expériences qu'il a faites pendant toutes ces années se rassemblent en une seule question qu'il n'a jusqu'alors jamais posée au portier. Il lui fait un signe, car il ne peut plus redresser son corps qui se fige. Le portier doit se pencher beaucoup, la différence de taille entre eux s'étant accentuée, désavantageant considérablement l'homme. « Que veux-tu donc encore savoir ? lui demande le portier, tu es insatiable. » « Tous les hommes sont attirés par la Loi, dit l'homme, mais comment se fait-il que personne à part moi n'ait demandé la permission d'entrer ? » Le portier se rend compte que l'homme approche déjà de sa fin, et, afin que l'autre dont l'ouïe s'efface l'entende encore, il lui crie : « Personne d'autre que toi ne pouvait avoir la permission d'entrer ici, car cette entrée n'était destinée qu'à toi. Je m'en vais à présent et je ferme la porte. »


Prométhée

On rapporte l'histoire de Prométhée dans quatre légendes. Selon la première, il fut enchaîné dans le Caucase pour avoir trahi les dieux pour les hommes, et les dieux envoyèrent des aigles qui dévorèrent son foie, lequel repoussait toujours.

Selon la deuxième, Prométhée, souffrant des becs qui le déchiquetaient, s'enfonça toujours plus profondément dans le rocher jusqu'à ne plus faire qu'un avec lui.

Selon la troisième, sa trahison fut oubliée au cours des millénaires, les dieux oublièrent, les aigles, lui-même.

Selon la quatrième on se fatigua de celui qui était devenu insondable. Les dieux se fatiguèrent, les aigles se fatiguèrent, fatiguée la plaie se referma.

Demeura le rocher inexplicable. – La légende essaye d'expliquer l'inexplicable. Comme elle provient d'un fond de vérité, elle doit finir dans l'inexplicable.


Le souci du père de famille

Les uns disent que le mot Odradek vient du slave, et c'est pour cette raison qu'ils cherchent à établir la formation du mot. D'autres en revanche croient que ce mot vient de l'allemand, qu'il n'est qu'influencé par le slave. Mais en vérité le caractère incertain des deux explications permet de conclure à juste titre qu'aucune n'est exacte, d'autant plus qu'aucune d'entre elles ne permet de trouver un sens au mot.

Naturellement, personne ne se consacrerait à de telles études s'il n'existait pas vraiment un être qui s'appelât Odradek. On dirait d'abord une bobine de fil plate en forme d'étoile, c'est un fait qu'il semble être vraiment couvert de fils, même si en vérité il ne peut s'agir que de bouts de fil de différentes sortes et couleurs, bouts de fil déchirés, anciens, noués ensemble mais aussi entremêlés. Cependant, ce n'est pas qu'une bobine, car du milieu de l'étoile ressort une tige transversale, et à cette tige se joint une autre dans l'angle droit. C'est au moyen de cette dernière tige et de l'une des pointes de l'étoile que l'ensemble se tient debout comme s'il était sur deux jambes.

On serait tenté de croire que cette figure a eu jadis quelque forme fonctionnelle et qu'elle est à présent cassée. Mais cela ne semble pas être le cas ; du moins il n'y a aucun indice de cela ; on ne voit nulle part de pièces ajoutées ou de signes de fracture qui indiqueraient quelque chose de semblable ; l'ensemble a bien l'air inutile, mais il est achevé à sa manière. Du reste, on ne peut rien dire de plus à ce sujet, car Odradek est extraordinairement mobile et insaisissable.

Il se tient tour à tour au grenier, dans les escaliers, dans les couloirs, dans l'entrée. Il arrive qu'on ne le voie pas pendant des mois ; c'est qu'il est passé dans d'autres maisons ; cependant, il finit toujours par revenir dans notre maison. Parfois, lorsqu'on passe la porte et qu'il est se tient en bas contre la rampe d'escalier, on a envie de lui parler. Bien sûr, on ne lui pose pas de questions difficiles, mais, ne serait-ce qu'en raison de sa petite taille, on le traite comme un enfant. « Comment t'appelles-tu ? », lui demande-t-on. « Odradek », dit-il. « Et où habites-tu ? » « Sans domicile fixe », dit-il en riant, mais ce n'est qu'un rire comme on peut en produire sans poumons. Cela fait un peu comme le bruissement des feuilles mortes. La plupart du temps, la conversation ne va pas plus loin. D'ailleurs, on n'obtient pas toujours de réponses ; bien souvent, il reste longtemps sans dire un mot, pareil au bois qu'il semble être.

Je lui demande en vain ce que sera son avenir. Peut-il donc mourir ? Tout ce qui meurt a eu auparavant une espèce de but, une espèce d'activité à quoi il s'est abîmé ; ce n'est pas le cas d'Odradek. Se pourrait-il qu'un jour il descende les escaliers en gargouillant et traînant derrière lui des fils de bobine jusqu'aux pieds de mes enfants et des enfants de mes enfants ? Il est vrai qu'il ne fait visiblement de mal à personne, mais la pensée qu'il pourrait en plus me survivre m'est presque douloureuse.


Le voisin

Mon affaire repose entièrement sur mes épaules. Deux jeunes dames avec des machines à écrire et des livres de comptabilité dans l'antichambre, mon bureau avec une machine à écrire, une table de conférence, un fauteuil Club et un téléphone, voilà tous mes équipements de travail. Tellement facile à couvrir du regard, tellement facile à diriger. Je suis très jeune et les affaires suivent librement leur cours. Je ne me plains pas, je ne me plains pas.

Au début de l'année, un jeune homme a loué du jour au lendemain le petit appartement d'à côté qui restait vide, appartement que j'ai hésité à louer en laissant passer trop de temps de manière maladroite. Une pièce et une antichambre également, mais avec en plus une cuisine, - pièce et antichambre dont j'aurais bien eu besoin, car mes deux jeunes dames se sentaient parfois surchargées de travail –, mais à quoi la cuisine m'aurait-elle servi ? C'est à cause de cette pensée mesquine que je me suis laissé prendre l'appartement. A présent s'y trouve ce jeune homme. Harras, c'est son nom. Ce qu'il y fait exactement, je n'en sais rien. Sur la porte, il y a : « Harras, bureau ». Je me suis renseigné, et l'on m'a dit qu'il s'agissait d'une affaire semblable à la mienne. Concernant l'octroi d'un crédit, il m'a été rapporté qu'on ne pouvait pas franchement donner d'avis défavorable, car il s'agissait d'un homme jeune en pleine ascension, dont l'activité avait peut-être de l'avenir, tout en me disant d'un autre côté qu'on ne pouvait pas franchement conseiller de lui accorder un crédit, car tout portait à croire qu'il n'y avait aucun capital derrière. L'information classique que l'on donne lorsqu'on ne sait rien.

Je rencontre parfois Harras dans l'escalier, mais il doit être à chaque fois extraordinairement pressé, car il se faufile de manière guindée à côté de moi. Je ne l'ai encore jamais vraiment vu, lui qui tient déjà la clé du bureau dans sa main et ouvre la porte en un instant. Il glisse à l'intérieur comme la queue d'un rat et je me retrouve à nouveau devant la plaque « Harras, bureau », qui ne mérite pas le nombre de fois que je l'ai lue.

Les murs misérablement minces qui trahissent l'homme honnête au travail protègent le malhonnête. Mon téléphone est placé sur le mur de la pièce qui me sépare de mon voisin. Mais je ne souligne cela que comme une donnée particulièrement ironique.

Même s'il était accroché sur le mur opposé, on entendrait tout dans l'appartement voisin. J'ai cessé d'appeler mes clients par leur nom au téléphone. Mais il ne faut naturellement pas être bien malin pour deviner les noms à partir de tournures caractéristiques mais inévitables au cours de la discussion. Parfois, l'écouteur à l'oreille, piqué par l'anxiété, je danse autour de l'appareil sur la pointe des pieds, et ne peux cependant pas empêcher que des secrets soient livrés.

Naturellement, dans ces conditions je deviens hésitant quand il s'agit de prendre des décisions concernant mes affaires, ma voix tremble. Que fait Harras, pendant que je suis au téléphone ? Si je voulais exagérer – mais c'est souvent nécessaire pour avoir l'esprit clair -, je pourrais dire que Harras n'a pas besoin de téléphone puisqu'il utilise le mien, lui qui a poussé son canapé jusqu'au mur et écoute, tandis que je dois moi, lorsque le téléphone sonne, y courir, recueillir les souhaits du client, prendre de graves décisions, faire preuve d'une grande force de persuasion - mais surtout, à côté de tout cela, transmettre sans le vouloir toutes les informations à Harras à travers le mur.

Peut-être n'attend-il même pas la fin de la discussion et il se dresse sitôt qu'a été abordé le point qui lui en dit assez sur l'affaire traitée, se faufile comme il fait toujours à travers la ville, et, avant que j'ai raccroché, il est peut-être déjà en train de travailler contre moi.


La vérité sur Sancho Pança

Sancho Pança, qui d'ailleurs ne s'en est jamais vanté, réussit au cours des années, aux heures du soir et de la nuit, à travers nombre de romans de chevalerie et de brigands, à si bien détourner de lui son démon auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte, que celui-ci accomplit sans aucune limite les actions les plus folles, lesquelles, faute d'un objet déterminé qui aurait dû être justement Sancho Pança, ne nuisirent à personne. Sancho Pança, un homme libre, suivit stoïquement Don Quichotte dans ses expéditions – peut-être en raison d'un certain sens de la responsabilité –, ce qui lui fut jusqu'à sa fin grande et utile matière à divertissement.


Grand bruit

Je suis assis dans ma chambre au quartier général du bruit de tout l'appartement. J'entends toutes les portes claquer, à cause de leur bruit seuls les pas de ceux qui marchent de l'une à l'autre me sont épargnés, j'entends encore le choc des portes du fourneau qu'on ferme dans la cuisine. Le père enfonce les portes de ma chambre et la traverse dans sa robe de chambre traînant sur le sol, dans le poêle de la chambre à côté on racle les cendres, Valli demande en criant chaque mot à travers l'antichambre si le chapeau du père est déjà nettoyé, un sifflement qui se veut proche de moi fait s'élever le cri d'une voix qui lui répond. On appuie sur la poignée de la porte de l'appartement et celle-ci sonne comme une gorge enrhumée, elle continue à s'ouvrir sur le chant d'une voix de femme et se ferme enfin sous le coup sourd d'une main d'homme, coup qui paraît être le plus brutal. Le père est parti, à présent commence, introduit par les chants des deux canaris, le bruit léger, diffus, le plus dénué d'espoir. J'y avais déjà pensé jadis, et j'y repense à cause des canaris : ne devrais-je pas juste entrouvrir la porte pour ramper comme un serpent dans la chambre d'à côté et, couché sur le sol, prier mes sœurs et leur domestique d'être silencieuses ?


La toupie

Un philosophe traînait toujours là et jouait avec les enfants. Qu’il voie un garçon avec une toupie, et le voilà aussitôt aux aguets. A peine la toupie était-elle en mouvement que le philosophe la suivait pour la saisir. Que les enfants fassent du bruit et s’efforcent de l’empêcher de s’en prendre à leur jouet ne le préoccupait guère, s’il avait pris la toupie tant qu’elle tournait encore, il était heureux : un instant il croyait en effet que la connaissance du moindre détail, ainsi par exemple une toupie qui tourne, suffisait à la connaissance du tout. C’est pourquoi il ne s’occupait pas des grands problèmes, cela lui paraissait peu rentable. Si le plus infime détail était connu, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait ; et chaque fois qu’on faisait les préparatifs pour faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait réussir et quand la toupie tournait et qu’il courait derrière elle à en perdre haleine, l’espoir devenait certitude, mais quand il tenait le stupide morceau de bois dans la main un haut-le-cœur le prenait et les cris des enfants qu’il n’avait pas perçu jusque-là, et qui tout à coup lui prenaient les oreilles, le chassaient et il chancelait, comme une toupie sous fouet maladroit.


Le jeu de patience

Il était une fois un jeu de patience, un jeu simple et bon marché, pas beaucoup plus gros qu'une montre et sans fonctions surprenantes. Dans la surface en bois peinte en rouge foncé, quelques fausses pistes de couleur bleue menaient à une petite case. Il fallait d'abord mettre la boule également bleue sur l'une des pistes en inclinant et en agitant le jeu, puis dans la case. Le jeu était fini quand la boule était dans la case, et si l'on voulait recommencer, il fallait sortir la boule de la case en agitant. L'ensemble était recouvert d'un verre épais et bombé, on pouvait mettre le jeu de patience dans sa poche et l'emmener avec soi, l'en tirer et jouer avec n'importe où.

Si la boule n'avait rien à faire, elle allait la plupart du temps ça et là dans la partie supérieure, les mains dans le dos, évitant les pistes. Elle pensait qu'on l'avait assez tourmentée avec les pistes et qu'elle avait largement le droit de récupérer dans la surface libre quand on ne jouait pas. Elle allait d'un train ample et prétendait qu'elle n'était pas faite pour les pistes étroites. C'était en partie vrai, car les pistes pouvaient effectivement à peine l'attraper, mais c'était également faux, car en vérité elle était très précisément adaptée à la largeur des pistes, même si elle ne devait pas s'y sentir à son aise, car sinon cela n'aurait pas été un jeu de patience.


Le cavalier au seau à charbon

Plus de charbon ; le seau vide ; la pelle sert à rien ; le poêle souffle froid ; la chambre bulle de gel ; à la fenêtre des arbres raides de givre ; le ciel bouclier d'argent face à celui qui en attend de l'aide. Il me faut du charbon ; je ne peux tout de même pas geler ; derrière moi le poêle sans pitié, tout comme le ciel devant moi, je dois donc chevaucher juste entre les deux et aller chercher de l'aide chez le charbonnier. Mais il est déjà endurci contre mes demandes répétées ; il faut que je puisse lui prouver que je n'ai plus une seule petite poussière de charbon, et que pour cette raison il est, pour moi, tout simplement l'égal du soleil dans le firmament. Je dois aller vers lui comme le mendiant en train de mourir de faim menaçant de crever sur le pas de la porte, et auquel la cuisinière voyant ça se décide d'offrir le marc de la dernière tasse de café ; de la même manière, le vendeur en colère mais agissant sous le rayon du Commandement « Tu ne tueras point ! » doit me jeter une pleine pelletée dans le seau.

Mon arrivée déjà doit être décisive ; c'est pourquoi je monte sur le seau à charbon. Cavalier au seau à charbon, la main levée tenant l'anse, bride la plus simple qui soit, je pivote difficilement dans la descente de l'escalier ; mais en bas, mon seau à charbon s'élève, superbe, superbe ; les chameaux, couchés au niveau du sol, se secouant sous le bâton de leur maître, ne sont pas plus beaux lorsqu'ils se dressent. Trot régulier à travers la rue gelée ; je suis plusieurs fois soulevé au niveau du premier étage ; je ne tombe jamais jusqu'à celui des portes d'entrée. Et je flotte exceptionnellement haut lorsque j'arrive devant la cave voûtée du vendeur, cave au fond de laquelle il est blotti, en train d'écrire assis à sa table ; pour laisser sortir la chaleur extrême, il a ouvert la porte.

— Charbonnier !

Ma voix s'élève rendue caverneuse par la brûlure du froid, tandis que je suis enveloppé par la buée que produit mon haleine.

— Je t'en prie, charbonnier, donne-moi un peu de charbon. Mon seau est déjà tellement vide que je peux m'en servir de monture. Sois bon. Je te paierai quand je pourrai.

Le charbonnier met sa main en cornet derrière l'oreille.

— Est-ce que j'entends bien ? demande-t-il par-dessus de l'épaule de sa femme en train de tricoter sur la banquette du poêle, est-ce que j'entends bien ? Il s'agit d'un client.

— Je n'entends rien du tout, dit la femme, respirant tranquillement au-dessus de ses aiguilles à tricoter, le dos agréablement chauffé par le poêle.

— Oh oui, c'est bien ça, dis-je, un vieux client, toujours fidèle, juste dépourvu de ressources en ce moment.

— Femme, dit le charbonnier, il y a quelqu'un. Je ne peux pas me tromper à ce point. Il doit s'agir d'un vieux, d'un très vieux client, car il sait me parler droit au cœur.

— Qu'est ce qui t'arrive ? dit la femme en pressant son tricot un instant sur sa poitrine, il n'y a personne. La rue est vide. Tous nos clients sont livrés. Nous pourrions fermer la boutique pendant plusieurs jours et nous reposer.

Alors, des larmes cruelles causées par le froid me voilant les yeux, je m'écrie :

— Mais je suis assis ici sur mon seau, levez donc les yeux je vous prie ! Vous me verrez tout de suite. J'aimerais que vous me donniez une pleine pelletée, et si vous m'en donnez deux, alors je serais plus qu'heureux ! Tous vos autres clients ont déjà été livrés. Ah, si je pouvais entendre les morceaux de charbon claquer dans mon seau !

— J'arrive, dit le charbonnier, prêt à monter l'escalier de la cave sur ses petites jambes. Mais sa femme est déjà auprès de lui, le retenant par un bras pour lui dire :

— Tu restes ici. Si tu ne renonces pas à ce caprice, c'est moi qui monte à ta place. Rappelle-toi tes fortes quintes de toux cette nuit. Mais pour une affaire – même s'il s'agit d'une affaire imaginaire ! –, tu oublies ta femme et ton enfant, et tu sacrifies tes poumons. J'y vais.

— Alors dis-lui toutes les variétés de charbon que nous avons en stock, je t'indiquerai les prix d'en bas.

— D'accord, dit la femme.

Et elle monte jusque dans la rue. Naturellement, elle me voit aussitôt.

— Madame la charbonnière, je vous salue bien respectueusement. Juste une pelletée de charbon. Ici tout de suite dans le seau. Je le porte moi-même à la maison. Une pelletée du plus mauvais charbon. Je vous paye la totalité, mais pas tout de suite, pas tout de suite.

Quel son de cloche sont ces quatre mots « pas tout de suite », et comme, mêlés à l'angélus provenant au même moment d'une église voisine, ils provoquent la confusion !

— Que veut-il donc ? demande le charbonnier.

— Rien, lui répond la femme, ce n'est rien. Je ne vois rien, je n'entends rien. C'est six heures qui sonnent et nous fermons. Il fait terriblement froid. Demain il est bien possible que nous ayons finalement beaucoup de travail. Elle ne voit rien et n'entend rien. Mais pourtant elle dénoue le ruban de son tablier et essaye de me chasser avec. Cela réussit hélas. Mon seau a toutes les qualités d'une bonne monture, mais il n'a pas la force de résister. Il est trop léger, et un tablier de femme le fait s'élever dans les airs.

Alors qu'elle se tourne vers sa boutique, et que, à moitié méprisante, à moitié satisfaite, elle frappe en l'air d'un geste de la main, j'ai encore le temps de lancer :

— Comme tu es cruelle, comme tu es cruelle ! Je t'ai demandé une pelletée de ton plus mauvais charbon, et tu ne me l'as pas donné !

Et sur ces mots je m'élève dans les régions des montagnes glacées et me perds dans le pays d'où on ne vous revoit jamais.


Poséidon

Septembre 1920

Poséidon était assis à son bureau et comptait. L’administration de tous les océans représentait une somme de travail infinie. Il aurait pu avoir autant d’assistants qu’il aurait voulus, et il en avait beaucoup, mais comme il prenait sa charge très au sérieux, il recomptait tout lui-même, et ainsi les assistants ne lui étaient pas d’un grand secours. On ne peut pas dire que son travail le réjouissait, et il ne l’accomplissait à vrai dire que parce qu’il lui était imposé. Il avait déjà postulé souvent à des emplois plus joyeux (c’est ainsi qu’il s’exprimait), mais à chaque fois qu’on lui faisait différentes offres, il s’avérait que rien ne lui convenait mieux que son poste actuel. Il était aussi très difficile de trouver quelque chose d’autre pour lui. Il n’était bien sûr pas possible de l’affecter à une mer déterminée, car, sans parler du fait qu’ici aussi le travail comptable n’était pas moindre, mais seulement plus vétilleux, le grand Poséidon ne pouvait avoir qu’un poste de responsabilité. Et si on lui proposait un poste hors de l’eau, il se sentait mal rien qu’à se l’imaginer, son souffle divin s’accélérait, son buste d’airain vacillait. D’ailleurs on ne prenait pas ses plaintes vraiment au sérieux ; quand un puissant ne cesse de se lamenter, il faut essayer de faire semblant de lui céder, même dans les situations sans issue ; personne ne songeait vraiment à le suspendre de sa charge, car il avait été destiné depuis le début des temps à être le dieu des océans et devait le rester.

Ce qui l’énervait le plus – et provoquait son insatisfaction à son poste –, c’était d’entendre parler des images qu’on se faisait de lui, comme celle par exemple où il conduisait sans cesse son char à travers les flots tenant son trident. Pendant ce temps-là, il restait assis au fond de l’océan et n’arrêtait pas de compter, cette activité monotone étant uniquement interrompue de temps à autre par un voyage à Jupiter, voyage dont il revenait d’ailleurs furieux la plupart du temps. Ainsi il avait à peine vu les océans, juste de manière fugitive lorsqu’il montait en se dépêchant à l’Olympe, et il ne les avait jamais réellement traversés. Il avait coutume de dire qu’il attendait pour cela la fin du monde, alors il y aurait bien un moment de calme où il pourrait encore, juste avant que tout s’achève et après avoir contrôlé son dernier compte, faire rapidement un petit tour.


Un trouble ordinaire

Nuit du 21 au 22 octobre 1917

Un événement ordinaire ; le supporter un héroïsme ordinaire : A. doit conclure une affaire importante avec B. du village voisin H. Il va à H pour régler les derniers points, fait le chemin aller-retour en vingt minutes, et rentré chez lui se vante d’avoir été particulièrement rapide. Le jour suivant, il retourne à H, cette fois-ci pour conclure définitivement l’affaire, et comme cela nécessitera probablement plusieurs heures, il part très tôt le matin, et, malgré le fait que les circonstances soient les mêmes que la veille, il a besoin cette fois-ci de dix heures pour se rendre à H. Lorsque, le soir, il arrive là-bas fatigué, on lui dit que B., fâché de l’absence d’A., est parti une demi-heure plus tôt pour son village. A vrai dire ils auraient dû se croiser. On conseille à A. d’attendre, car B. devrait revenir de suite. Mais A., inquiet pour son affaire, part aussitôt et se dépêche de rentrer. Cette fois, sans y prêter particulièrement attention, il fait le chemin du retour en un instant. Chez lui il apprend que B. était arrivé tôt, avant même le départ d’A., qu’il l’aurait rencontré devant la porte de sa maison, qu’il lui aurait parlé de l’affaire, mais qu’A. lui aurait dit qu’il n’avait pas le temps, qu’il devait se dépêcher de partir. Malgré le comportement incompréhensible d’A., B. était pourtant resté ici pour attendre A. On lui raconte également que B. avait souvent demandé si A. était rentré, et qu’il était encore en haut dans la chambre d’A. Se réjouissant de pouvoir parler à B. et de pouvoir tout lui expliquer, A. monte les escaliers. Il est presqu’arrivé en haut lorsqu’il trébuche, se fait une entorse, manquant presque s’évanouir de douleur ; et là, incapable même de crier, gémissant dans le noir, il entend et voit B. indistinctement, comme s’il était très loin ou tout à côté de lui, descendre furieux les escaliers et disparaître à jamais.


Le glaive

Moi et deux amis, nous avions convenu de partir marcher ensemble le dimanche, mais, de façon inattendue, j'oubliai complètement de me lever pour être à l'heure au rendez-vous. Comme mes amis connaissaient ma ponctualité, ils furent étonnés de ne pas me voir arriver, et ils vinrent jusqu'à chez moi, restèrent encore un moment devant la maison, puis montèrent les escaliers et frappèrent à ma porte. J'en fus très troublé, sautai hors du lit et ne fus plus occupé que de me préparer le plus vite possible. Lorsque je franchis la porte complètement habillé, mes deux amis reculèrent, visiblement effrayés. « Qu'as-tu derrière la tête ? », s'écrièrent-ils. Déjà en me réveillant, j'avais bien senti quelque chose qui m'empêchait de bouger ma tête vers l'arrière, et touchais à présent de la main ce qui l'en empêchait. A cet instant, mes amis, qui s'étaient un peu remis de leurs émotions, me dirent : « Fais attention de ne pas te blesser ! », tandis que je saisissais la poignée d'un glaive derrière ma tête. Les amis se rapprochèrent, m'examinèrent, m'emmenèrent dans ma chambre devant le miroir de l'armoire et m'enlevèrent ma chemise. Un grand et ancien glaive de chevalier avec un manche cruciforme était enfoncé dans mon dos jusqu'à la poignée, et si incroyable que cela puisse paraître la lame était juste plantée entre la peau et la chair, sans causer aucune blessure. Il n'y avait pas de blessure non plus au niveau de la nuque, là où le glaive avait été enfoncé ; les amis m'assurèrent que la fente ouverte par la lame ne saignait pas et était sèche. Et lorsque les amis montèrent sur un fauteuil pour extraire tout doucement le glaive millimètre après millimètre, cela ne saigna pas et le trou au niveau de la nuque se referma en laissant une fente que l'on pouvait à peine distinguer. « Le voilà, ton glaive », me dirent mes amis qui se mirent à rire en me le tendant. Je le soupesai de mes mains, c'était une arme somptueuse dont des croisés avaient bien dû se servir. Qui permettait que d'anciens chevaliers traînent dans nos rêves, gesticulent de manière irresponsable avec leurs glaives, et les plantent dans d'innocents dormeur ? Et s'ils ne provoquent pas de graves blessures, c'est vraisemblablement parce que leurs armes glissent sur les corps vivants, mais aussi parce que des amis fidèles sont derrière la porte à laquelle ils frappent, prêts à vous secourir.


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On a tort de sourire du héros qui gît en scène, blessé à mort, et qui chante un air, au théâtre. Nous passons des années à chanter en gisant.

Franz Kafka, Lettres à Milena


Ô heure merveilleuse, sérénité parfaite, jardin sauvage. Tu tournes le coin de la maison et dans l’allée la déesse du bonheur se hâte à ta rencontre.

Franz Kafka, Journal de l’année 1917


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   Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossman, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu'une bonne l'avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé à l'instant même, et l'aitre libre soufflait autour de ce grand corps.

   — Qu'elle est haute ! se disait-il. Il en oubliait de partir et fut repoussé petit à petit jusqu'au bordage par la foule sans cesse grossissante des porteurs.

   Un jeune homme avec lequel il avait fait vaguement connaissance pendant la traversée lui dit au passage :

   — Vous n'avez donc pas envie de descendre ?

   — Mais si, je suis prêt, fit Karl. Il le regardait en riait ; et dans l'orgueil de sa joie, comme c'était un solide garçon, il chargea sa malle sur son épaule. Mais, ayant jeté les yeux sur le jeune homme qui s'éloignait déjà avec les autres en agitant sa canne, il s'aperçut avec consternation qu'il avait oublié son propre parapluie au fond du bateau. Il se hâta de demander au jeune homme, qui n'en parut pas enchanté, de l'attendre un instant près de sa malle, examina encore l'endroit pour être sûr de se retrouver au retour et partir en forçant le pas. En bas, il y avait un passage qui aurait bien raccourci son chemin ; malheureusement il le trouva barré ; c'était sans doute une mesure nécessitée par le débarquement général ; il dut chercher péniblement des escaliers, — qui succédaient indéfiniment à de précédents escaliers, — traverser des couloirs dont la direction changeait sans cesse et passer par une pièce vide ornée d'un bureau délaissé, jusqu'à ce que, n'ayant emprunté ce chemin qu'une ou deux fois, et toujours en assez nombreuse compagnie, il se trouvât réellement perdu. Il ne rencontrait personne et n'entendait que l'incessant frottement de mille pieds au-dessus de lui, ou, au loin, pareil à un souffle, le dernier travail des machines déjà embrayées ; alors, sans réfléchir, dans sa perplexité, il frappa à la première porte qui se présenta devant lui quand il s'arrêta de rôder.

Franz Kafka, L'Amérique


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Celui qu’on cherche habite juste à côté

Lecture de Kafka

C’est l’énormité de l’avant, à chaque instant aboli, de façon irréversible, par l’avoir-lieu que tente de refléter l’écriture. L’intensité des récits de Kafka vient peut-être de la façon qu’ont ses récits d’apparaître en laissant derrière eux un sillage qui n’existe pas et dont on ne peut rien savoir. Il y a ces récits, un point c’est tout. La pensée rêve de déborder ses mots, écrit Patrice Loraux. L’œuvre de Kafka rêve de déborder ses mots, or il n’y a qu’eux pour le dire et justement, ils ne le disent pas.

Ainsi le philosophe ne peut jamais saisir le mouvement de la toupie qui tourne : Un philosophe traînait toujours là et jouait avec les enfants. Qu’il voie un garçon avec une toupie, et le voilà aussitôt aux aguets. A peine la toupie était-elle en mouvement que le philosophe la suivait pour la saisir. Que les enfants fassent du bruit et s’efforcent de l’empêcher de s’en prendre à leur jouet ne le préoccupait guère, s’il avait pris la toupie tant qu’elle tournait encore, il était heureux : un instant il croyait en effet que la connaissance du moindre détail, ainsi par exemple une toupie qui tourne, suffisait à la connaissance du tout. C’est pourquoi il ne s’occupait pas des grands problèmes, cela lui paraissait peu rentable. Si le plus infime détail était connu, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait ; et chaque fois qu’on faisait les préparatifs pour faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait réussir et quand la toupie tournait et qu’il courait derrière elle à en perdre haleine, l’espoir devenait certitude, mais quand il tenait le stupide morceau de bois dans la main un haut-le-cœur le prenait et les cris des enfants qu’il n’avait pas perçu jusque-là, et qui tout à coup lui prenaient les oreilles, le chassaient et il chancelait, comme une toupie sous fouet maladroit (La Toupie, récits, 1920).

La toupie tourne là, devant les yeux, il suffit de la prendre. Le mouvement est au plus près et pourtant insaisissable, on n’en tiendra jamais que l’immobilité : Comment le mouvement pourrait-il s’appliquer sur l’espace qu’il parcourt ? Comment du mouvement coïnciderait-il avec de l’immobile ? Comment l’objet qui se meut serait-il en un point de son trajet ? se demande Bergson (La pensée et le mouvant). Kafka ne fait rien d’autre que signaler par ce qui est ce qui n’est pas. Il n’y a aucun autrement possible et chaque récit de Kafka ne laisse place qu’à ce qu’il raconte et à rien d’autre : c’est un plein rigoureux, creusé dans le vide de tout ce qui n’est pas raconté. L’intensité de ce qui est n’est si intense que par ce qui n’est pas. La toupie tourne sans être détachable de son mouvement et pourtant le philosophe n’existe que dans la tension vers la saisie du mouvement. Il n’y a que l’attente d’une issue, une sorte de stationnement intermédiaire en mouvement. Le philosophe sait d’avance que jamais il ne saisira le mouvement de la toupie, c’est pourquoi il essaye encore et encore. Le chasseur Gracchus : Je suis toujours sur le grand escalier qui monte. Sur cet immense escalier, je me traîne par ci par là, tantôt en haut, tantôt en bas, à droite, à gauche, toujours en mouvement.

Ce qui serre à ce point dans les textes de Kafka et les rend à ce point nets, c’est la perfection du tracé de la limite de ce qui n’est pas, la netteté de découpe au ciseau le plus tranchant qui soit du bord. Les récits ou notes de Kafka définissent les contours avec une précision qui les rend infranchissables. Les bords sont à ce point précis qu’ils ne bordent rien – et chez Kafka il n’y a que du bord. Il n’y a rien en dehors du tribunal du Procès, au-delà il n’y a que le vide, et K ne rencontre jamais que du plein, qu’il reçoit de plein fouet, dépourvu du moindre recours.

Georges-Arthur Goldschmidt, Les éditions Verdier, 2007.


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Kafka vu par Max Brod

Bien souvent les admirateurs de Kafka, qui ne le connaissent que d'après ses livres, se font de lui une image tout à fait fausse. Ils croient qu'il devait produire sur ses amis l'impression de quelqu'un de triste et même de désespéré. C'est tout le contraire. On se sentait à l'aise avec lui. Par la richesse de ses pensées exprimées d'habitude sur le mode badin, il était, pour employer un mot bien terne, l'un des hommes les plus captivants que j'aie connus, malgré sa modestie et son calme. Il parlait peu, lorsque la société était nombreuse il arrivait parfois que, des heures durant, il ne prît pas la parole. Mais sitôt qu'il disait quelque chose, le silence se faisait. Car ses paroles étaient toujours chargées de sens et elles allaient au vif du sujet. Dans les conversations intimes sa langue se déliait parfois d'une façon tout à fait étonnante ; à l'occasion, il s'abandonnait à l'enthousiasme, et alors c'étaient des plaisanteries et des rires à n'en plus finir, lui-même riait volontiers de tout son cœur et il savait amener ses amis à en faire autant. Plus encore : dans les situations délicates on pouvait s'en remettre sans hésitation à son jugement sûr, son tact, ses conseils qui portaient rarement à faux. C'était un ami qui vous venait merveilleusement en aide. Ce n'est que pour tout ce qui le concernait lui-même qu'il était embarrassé et désemparé – on n'avait cette impression que bien rarement, mais il faut dire qu'elle s'approfondit à la lecture de ses Carnets. Je me suis décidé à écrire ces souvenirs en considérant entre autres qu'à lire ses livres, et particulièrement les Carnets, on se forme de lui une image toute différente, et bien plus sombre que si on possède pour la rectifier et la compléter les impressions de qui l'a connu dans la vie quotidienne. La personne de Kafka, telle que l'image s'en est conservée dans la mémoire de ses amis, demande qu'on lui fasse place à côté de l'œuvre pour les jugements à venir.

Max Brod