Catherine Mavrikakis

Le ciel de Bay City

De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôle clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télés se mettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. Les barbecues exultent, les skate-boards bandent, dilatent démesurément leurs roues en se cognant vicieusement sur les bicyclettes et les ballons de basket lancés contre un mur répercutent à travers les allées l’ennui de tout un continent. À Bay City, à peine la journée est finie qu’on accueille le soir frénétiquement en se préparant pour le sommeil sans rêve de la nuit. À Bay City, mes cauchemars sont bleus et ma douleur n’a pas encore de nom. Je ne sais même pas s’il y a une baie dans cette petite ville du Michigan où j’ai passé dix-huit années de ma vie, et puis surtout tous les étés bien longs de mon adolescence. Je ne sais même pas s’il y a une promenade au bord de l’eau, un chemin sur lequel les foyers américains vont faire des balades le dimanche après-midi ou encore tiennent à faire courir Sparky, le gros labrador blond, après avoir laissé l’Oldsmobile à quatre portes sur le parking attenant aux berges. Je ne sais pas si l’hiver sur le lac Huron rappelle quelque période glaciaire, primitive et oubliée et s’il est effrayant de s’aventurer sur l’eau violette, gelée, quand les tempêtes balayant les Prairies d’ouest en est apportent des flocons gros comme des désespoirs. Je ne sais si l’esprit des Indiens d’Amérique hante encore quelque rive sauvage et si le mot Pontiac veut dire autre chose qu’une marque d’automobiles. De Bay City, je ne connais rien. Je ne sais que le K-Mart à un bout de Veronica Lane, la maison de ma tante à l’autre bout et l’autoroute au loin, immense mer, sur laquelle nous voguons si rapidement le samedi matin jusqu’au mall de Saginaw pour aller faire des courses. Et puis le ciel, ce ciel mauve, amer dans lequel je ne me vois aucun destin. 4122 Veronica Lane. C’est là que j’ai habité. Veronica Lane, une rue au nom sans histoire, une rue de l’avenir. Je me dis souvent : « Oui, c’est cela l’adresse, 4122 Veronica Lane, Bay City, Michigan, United States of America. » J’ai habité là. C’était tout à fait comme cela. Mais je n’arrive pas à y croire. Mon oncle et ma tante avaient acheté en 1960 cette maison bleue métallisée, sur le toit de laquelle le soleil expirait le soir. Babette était alors grosse de mon cousin. Victor allait naître quelques semaines après moi, puisque ma mère et sa soeur s’étaient concertées pour tomber enceintes en même temps, pour donner vie à de petits Américains tout neufs qui leur feraient oublier les rages et les colères de l’Europe guerrière. La maison avait été construite dans une usine de Flint. Un énorme camion l’avait laissée un jour au bout de Veronica Lane. La construction en tôle avait été posée inélégamment sur la terre. Puis le camion était reparti vers Flint se charger d’une nouvelle cargaison qui peuplerait d’autres rues de l’Amérique. À l’époque, presque toutes les maisons étaient faites pas loin de chez nous et des millions de voitures étaient montées à Flint, chez General Motors ou à Dearborn, chez Ford. Les cheminées des usines crachaient une fumée bise, un peu écoeurante qui donnait au ciel du Michigan cette couleur mauve, les soirs d’été et les après-midi d’hiver. Notre maison avait donc été abandonnée sur le sol de Veronica Lane au printemps 1960. On lui avait vite adjoint quelques arbres petits et chétifs. Ceux-ci devaient, avec le temps, octroyer au bungalow un milieu naturel, une atmosphère, une noblesse. Les rosiers que ma tante plantait autour de la maison pour cacher le cul des climatiseurs braillards qui obstruaient les fenêtres devaient eux aussi avec les années donner quelque humanité à notre maison de cobalt. Je me souviens encore de ce fibrome bleu au bout de Veronica Lane, de cette demeure métallique qui avait quelque chose d’un bunker. C’était notre chez nous. La maison semblait bien davantage être les vestiges d’une quelconque apocalypse qu’une promesse gonflée d’avenir. Avec le temps, d’autres tumeurs de fer-blanc jonchèrent notre rue. Le cancer de la domesticité se généralisa, il devint notre environnement, notre fléau tout confort.

Publié le mercredi 22 juillet 2009